L'histoire de Mai Duong, notre personnalité de la semaine, en est une d'adversité et de résilience.

Mis à jour le 18 nov. 2018
Marie-Claude Lortie LA PRESSE

C'est l'histoire d'une femme née au sein d'une famille de réfugiés. Des réfugiés de la mer venus au Canada à la fin de la guerre du Viêtnam, qui sont partis de chez eux avec trois fois rien et se sont quand même fait dévaliser par des pirates en chemin.

C'était un couple de Saïgon, lui étudiant en pharmacie, elle prof d'anglais, enceinte de son deuxième enfant, après avoir perdu son premier alors qu'il était âgé de seulement 9 mois. « Mes parents sont débarqués ici le 19 février 1979 en gougounes », raconte Mai Duong en entrevue au Salon du livre, où celle qui vient de publier un livre pour enfants rencontre ses lecteurs. « Et ma mère était enceinte de huit mois. » Son frère aîné est né le 22 février. Trois jours après l'arrivée de ses parents sur le sol canadien. Mai, elle, est née exactement un an plus tard, en 1980.

À Hochelaga-Maisonneuve, où la famille s'est posée, « on ne manquait de rien », dit la jeune femme. On magasinait chez Rossy et au Village des Valeurs. C'était juste comme ça. Aujourd'hui, Mai se rend compte à quel point ils n'étaient pas riches. Mais surtout, elle se rend compte à quel point ses parents lui ont appris la résilience. « Imagine les épreuves. »

Après avoir dû refaire ses études de pharmacie tout en travaillant comme concierge, son père finit par avoir un emploi bien rémunéré dans un Jean Coutu du Plateau Mont-Royal. Mais le processus est long. Et à travers tout cela, le petit garçon qui était né en territoire canadien meurt d'un anévrisme. Deuxième deuil pour la famille. Il avait 5 ans. Il reste Mai et son petit frère.

La vie suit son cours, Mai va à l'école, à l'université, travaille en publicité, rencontre un immigré ukrainien avec qui elle a une fille, Alice.

« Lui, c'est un succès d'intégration totale. Il est arrivé à 14 ans ; aujourd'hui, il parle un français et un anglais parfaits, il joue du Paul Piché et du Jean Leloup dans les partys. »

Puis, en 2013, alors qu'elle attend un deuxième enfant, à 15 semaines de grossesse, la jeune femme reçoit un diagnostic-choc : elle est atteinte de leucémie. Si elle veut survivre, elle doit avorter et suivre des traitements de chimio illico.

Mai Duong traverse l'épreuve. Ses médecins lui disent qu'elle a 70 % de chances de s'en sortir. Que son état ne les inquiète pas particulièrement.

« Je ressentais beaucoup de culpabilité par rapport à ma vie, mon alimentation, mon niveau de stress. J'ai donc tout changé. Je suis devenue madame namasté qui buvait son jus de kale ! »

- Mai Duong

Mais ça ne change rien. « Il y a des choses sur lesquelles on n'a pas de contrôle. »

Dix mois après la fin des traitements, au printemps 2014, le cancer revient. Et cette fois, les médecins sont clairs : il lui faut des cellules souches, donc un don de moelle osseuse par un donneur compatible.

Sauf qu'ils cherchent et cherchent qui peut faire un don à Mai. Son frère ne le peut pas. Personne dans sa famille ne le peut.

La recherche de donneurs compatibles ne donne rien.

Mai Duong et l'équipe médicale qui la suit doivent se rendre à l'évidence : il y a très peu de donneurs « ethniques » pour aider les malades de leucémie qui ne sont pas d'origine caucasienne. Les « Blancs » constituent 70 % des donneurs de cellules souches, mais seulement 11,5 % de la population mondiale. Le déséquilibre est immense. Les chances de survie des non-Blancs sont moindres. Et il y a 18 000 patients de leucémie « ethniques », actuellement, qui attendent des dons de cellules souches.

UNE LEÇON DE COURAGE

Mai lance un appel à tous, une vraie campagne.

Elle ne trouve pas ce qu'elle cherche, mais elle « brasse la cage », alerte la société. L'inégalité est réelle.

Finalement, la patiente devra avoir recours à des cellules souches de cordon ombilical pour combattre à nouveau la leucémie. L'opération est délicate et risquée, mais ça marche.

C'était il y a quatre ans.

Et là, elle va bien.

Elle a écrit un livre pour enfants, Le courage de Bébé Lionne, sur les obstacles, sur la difficulté de passer à travers de telles épreuves. Un livre pour sa fille, Alice, qui a maintenant 9 ans.

Mai travaille à la pige en publicité, puisqu'elle a voulu se ménager côté boulot à travers tout cela.

Tout récemment, elle a mis sur pied Swab the World, fondation dont l'objectif est de sensibiliser toutes les populations à la nécessité de donner et de soutenir la transmission d'informations pour tout le monde, partout.

Et, oui, Mai profite de chaque moment.

Et en octobre 2019, cinq ans après son traitement, elle espère sabler le champagne et dire que le cancer est vraiment parti. « On va choisir la plus grosse bouteille qu'on pourra trouver à la SAQ. »

MAI DUONG EN QUELQUES CHOIX

UN LIVRE :

The Interestings de Meg Wolitzer, où on suit au fil des ans des enfants devenus amis dans un camp de vacances.

UN FILM :

The Joy Luck Club, sur la confrontation de cinq Américaines d'origine chinoise à la génération qui les a précédées. « C'est un film sur la façon de jongler entre deux cultures quand tu es immigré de deuxième génération. Comme faire sienne une culture sans délaisser l'autre. »

UN PERSONNAGE HISTORIQUE :

Marie Curie. Deux prix Nobel. Tuée par les radiations qu'elle avait elle-même découvertes.

UN PERSONNAGE CONTEMPORAIN :

Kim Thúy. « Une avocate écrivaine, qui a eu un restaurant et qui a réussi à se faire apprécier de tous, partout. Tout le monde veut être ami avec Kim. C'est impressionnant, ce qu'elle a fait. C'est un rêve d'intégration. J'ai beaucoup d'admiration pour elle. »

UNE PHRASE :

« Ma mère disait toujours : "Tu crées ta chance." Personne ne va te donner ce que tu veux sur un plateau d'argent. Personne ne va le faire pour toi. »

UNE CAUSE :

« Ma fondation, la nécessité de bâtir des banques de donneurs de cellules souches de toutes les origines ethniques. Et sur ma pancarte, j'écrirais : "À cancer égal, combat égal". »