(Ottawa) Deux heures. C’est le temps qu’il a fallu aux sept corps policiers mobilisés à Ottawa pour évacuer samedi une zone occupée depuis 23 jours. Les camions devant le parlement sont maintenant chose du passé. Mais un noyau de manifestants résiste, et continuait samedi soir d’affronter les policiers.

Mis à jour le 19 février
Mayssa Ferah
Mayssa Ferah La Presse
Mylène Crête
Mylène Crête La Presse

Dès 8 h, samedi matin, les « Fuck Trudeau » et les appels à la « liberté » fusaient au centre-ville d’Ottawa. Les manifestants, qui arboraient des drapeaux du Canada rapiécés, commençaient à se rassembler.

Mais ils ont vite déchanté.

Après avoir progressé lentement la veille, les policiers avaient changé de stratégie. Ils avançaient maintenant rapidement dans la foule.

Bombes assourdissantes, gaz poivré, arrestations et remorquages : en quelques heures, l’opération policière s’est intensifiée.

Dans le chaos et la cacophonie la plus totale, des manifestants avec des gilets pare-balles et des grenades fumigènes ont été maîtrisés puis arrêtés par les policiers. Un manifestant a été arrêté après avoir lancé un bidon d’essence en direction des policiers. Des abris de fortune et des campements balayés par la neige ont été démantelés.

Selon le dernier bilan de la police d’Ottawa, 170 personnes ont été arrêtées et 53 véhicules ont été remorqués depuis le début de l’opération vendredi. Les agents municipaux ont remis 3600 constats d’infraction.

« L’opération se déroule exactement comme nous l’avions anticipé », a commenté le chef intérimaire de la police d’Ottawa, Steve Bell. Des enquêtes criminelles sont en cours concernant l’usage d’armes, a ajouté le chef Bell, sans pouvoir donner davantage d’information.

En fin de journée, les protestataires avaient été chassés de la rue Wellington jusqu’à l’intersection de la rue O’Connor et tous les véhicules sur la promenade Sir-John-A.-Macdonald étaient partis ou avaient été remorqués. « Il ne reste qu’à nettoyer la rue », a tweeté le Service de police d’Ottawa.

Refoulés à l’angle des rues Bank et Wellington, les manifestants étaient de moins en moins nombreux, mais un noyau dur s’entêtait à occuper la rue. Des escouades antiémeutes se relayaient pour bloquer l’accès au parlement.

« Les manifestants frappaient les policiers avec des armes justifiant le déploiement d’armes à impact de moyenne portée (ARWEN) pour arrêter les actions violentes des manifestants », a écrit la police sur Twitter.

PHOTO DOMINICK GRAVEL, LA PRESSE

Un immense grillage a été installé à l’intersection des rues Bank et Wellington.

Un immense grillage a ensuite été installé à l’intersection. La situation s’est calmée, puis les effectifs policiers ont été réduits pour la soirée.

Vers 21 h, on entendait toujours des manifestants scander « Liberté ! Liberté ! » partout dans le secteur.

L’intervention policière déplorée par des manifestants

Plus tôt dans la journée, de nombreux camionneurs ont quitté les lieux avant d’être arrêtés. En fin de matinée, les organisateurs du « convoi de la liberté » ont d’ailleurs demandé aux camionneurs d’évacuer le secteur de la colline du Parlement « pour éviter davantage de brutalité policière ». Dans un communiqué, ils qualifient d’abus de pouvoir certains gestes des policiers, qu’ils accusent d’avoir battu des manifestants avec leurs matraques et leurs armes. Ils promettent de s’adresser aux tribunaux.

En milieu d’après-midi, à l’angle des rues Metcalfe et Albert, les camionneurs qui battaient en retraite l’ont fait la larme à l’œil, le poing dans les airs, applaudis par des protestataires qui avaient formé une haie d’honneur pour les soutenir. C’était le début de la fin. « Victory ! Liberty ! », a lancé un chauffeur albertain. « Merci d’être venus nous voir », a hurlé une femme en klaxonnant.

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Camionneur applaudi par des protestataires

À quelques rues du parlement, Rebecca Stanley, son conjoint et leur fils de 16 ans étaient secoués par les sanglots.

« God protect our country and our land. [Que Dieu protège notre pays.] Des policiers qui nous foncent dessus. On était tellement pacifiques. Je ne pensais jamais que ça finirait ainsi », s’est exclamée la mère de famille.

Pourtant, les avertissements avaient été nombreux, vendredi. Sur Twitter, dans des haut-parleurs pendant la manifestation et en point de presse, les policiers avaient prévenu les manifestants des risques auxquels ils s’exposaient. Un peu plus d’une centaine de personnes s’étaient fait passer les menottes.

Guillaume Guénette, en habit de camouflage de la tête au pied, déplorait l’intervention des forces de l’ordre.

C’était vraiment un beau mouvement jusqu’à leur arrivée.

Guillaume Guénette, à propos des forces de l’ordre

Il a dit vouloir rester aussi longtemps qu’il le faudrait. Il n’avait pas l’intention d’affronter les policiers, afin d’éviter d’être expulsé.

La foule qui l’entourait samedi se montrait parfois hostile envers les journalistes et caméramans présents pour documenter l’intervention. « Vous n’avez rien à faire ici », « Gangs de menteurs », « You’re not welcome here » (« Vous n’êtes pas les bienvenus ici »), « Allez chier, mes pleins de marde », s’ajoutent à d’autres injures qui ont été lancées aux médias.

Enfants et guerre de l’information

Tout au long de la journée de samedi, des enfants étaient présents sur le site de la manifestation. « [Ils] seront amenés en lieu sûr », a écrit le Service de police d’Ottawa sur Twitter. Les parents s’exposent à une amende pouvant atteindre 5000 $ et à une peine d’emprisonnement de un à cinq ans en vertu de la Loi sur les mesures d’urgence.

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Il y avait quelques enfants à la manifestation, samedi.

La Société d’aide à l’enfance d’Ottawa s’est dite préoccupée par la présence de ces jeunes. Jusqu’à maintenant, les services sociaux n’ont pas eu à prendre d’enfants en charge. Les autorités seraient parvenues à convaincre les quelques familles qui arrivaient sur place de rebrousser chemin.

La police tente également de dissiper les informations fausses transmises sur les réseaux sociaux concernant l’opération policière. « L’une des tactiques utilisées par les manifestants est la désinformation », a affirmé le chef Bell.

Nous publions activement de l’information sur Twitter et d’autres médias pour donner les faits sur ce qui se passe dans la manifestation sans dévoiler quelque tactique policière que ce soit.

Steve Bell, chef intérimaire de la police d’Ottawa

Il a cité à cet égard une information trompeuse qui a circulé sur les réseaux sociaux voulant qu’une personne soit morte après avoir été piétinée par un cheval. La journaliste pigiste de Fox News Sara Carter, qui compte 1,3 million d’abonnés, a relayé cette rumeur vendredi soir avant de se rétracter le lendemain. L’équipe équestre avait fait une incursion dans la foule en fin d’après-midi vendredi, renversant deux personnes au passage.

« Elles sont tombées, se sont relevées immédiatement et ont continué de manifester », a soutenu le chef intérimaire de la police d’Ottawa.

Le débat sur la Loi sur les mesures d’urgence a repris tôt samedi matin, après avoir été annulé la veille en raison de l’opération policière qui se déroulait aux portes du parlement. Le Service de protection parlementaire avait jugé qu’il était trop risqué pour les élus et les employés de la Chambre des communes de se rendre sur place. Une recommandation acceptée par les leaders parlementaires de tous les partis.

Les autorités ont mis la Cité parlementaire en confinement durant une partie de la journée. Le vote pour maintenir ou révoquer l’état d’urgence doit avoir lieu lundi à 20 h.