(Ottawa) Le chef de l’agence canadienne d’espionnage a été informé plus d’une vingtaine de fois en six semaines cet automne au sujet d’une faille de sécurité au sein de la police fédérale — un indice de la gravité de la violation qu’aurait commise un haut responsable du renseignement de la Gendarmerie royale du Canada (GRC).

La Presse canadienne

Les documents d’information « très secrets », portant la mention « CEO », pour « Canadian Eyes Only » (réservé aux Canadiens), ont permis de tenir le directeur du Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS), David Vigneault, au courant de l’évolution du « Projet As », l’enquête de la GRC portant sur Cameron Jay Ortis, l’un de ses propres membres.

L’affaire Ortis a également déclenché une mobilisation au plus haut niveau pour répondre aux préoccupations des principaux alliés internationaux du Canada, selon des documents obtenus grâce à la Loi sur l’accès à l’information.

Cameron Ortis, 47 ans, a été accusé en vertu de la Loi sur la protection de l’information pour avoir prétendument divulgué des secrets à un destinataire inconnu et avoir planifié de révéler d’autres informations classifiées à une entité étrangère non spécifiée.

Il fait face à un total de sept chefs d’accusation en vertu de diverses dispositions, pour des gestes qui auraient été commis du 1er janvier 2015 au 12 septembre de cette année, lorsqu’il a été arrêté.

En vertu des conditions de sa libération sous caution, fixées en octobre par un juge de paix, l’accusé devait résider chez ses parents à Abbotsford, en Colombie-Britannique, et il devait se rapporter aux policiers une fois par semaine. Il lui était également interdit d’utiliser tout appareil pouvant se connecter à internet.

Mais le juge Marc Labrosse, de la Cour supérieure de l’Ontario, a décidé le mois dernier de remettre M. Ortis en détention à la suite d’une révision demandée par la Couronne. Les raisons invoquées sont protégées par une ordonnance de non-publication.

Aucune date de procès n’a encore été fixée, mais l’accusé doit comparaître de nouveau mardi à Ottawa.

La commissaire de la GRC, Brenda Lucki, a déclaré lors d’une conférence de presse, le 17 septembre, que les allégations contre Cameron Jay Ortis avaient ébranlé de nombreuses personnes, puisqu’à titre de directeur général du Centre national de coordination du renseignement, il avait accès à des informations sur des alliés nationaux et internationaux.

PHOTO SEAN KILPATRICK, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

La commissaire de la GRC, Brenda Lucki

Mme Lucki a révélé que les enquêteurs avaient découvert des documents au cours d’une enquête conjointe avec la police fédérale américaine laissant croire à une possible « corruption interne » à la GRC. Cette piste aurait mené les enquêteurs directement à M. Ortis.

Les « Five Eyes » avertis

Les notes préparées à l’attention de David Vigneault, obtenues dans une version largement caviardée, s’étalent du 16 septembre au 25 octobre. On y informe le directeur du SCRS de l’intérêt des médias pour l’affaire et du déroulement de la procédure de remise en liberté sous caution.

Le 23 septembre, le directeur adjoint de l’administration du SCRS a officiellement envoyé à M. Vigneault une « notification de violation de la sécurité », conformément aux procédures du service de renseignement concernant les enquêtes de sécurité interne.

Trois jours après l’arrestation de M. Ortis, Ralph Goodale, alors ministre de la Sécurité publique, a entrepris de communiquer avec ses homologues en Australie, au Royaume-Uni, en Nouvelle-Zélande et aux États-Unis, indique une note d’information rédigée par le Bureau du Conseil privé. Ces États sont membres, avec le Canada, d’un réseau d’échange de renseignements appelé « Five Eyes » (Cinq yeux).

« L’affaire est devant les tribunaux au Canada et nous ne pouvons pas commenter davantage à ce stade », a déclaré à La Presse canadienne un porte-parole des services de renseignement et de sécurité de la Nouvelle-Zélande.

Tout au long de la journée du 18 septembre, « plusieurs appels ont été faits entre des responsables canadiens et australiens », indique la note d’information du Conseil privé.

De plus, Greta Bossenmaier, alors conseillère du premier ministre en matière de sécurité nationale, et David Morrison, conseiller en politique étrangère et en défense, ont rencontré le haut-commissaire australien au Canada « à la demande de l’Australie », indique un courriel d’un responsable du Conseil privé, daté du 19 septembre.

Justin Trudeau se trouvait au cœur de la campagne électorale fédérale à la mi-septembre, mais il existe un enregistrement d’une conversation téléphonique avec le premier ministre australien Scott Morrison ayant eu lieu le 23 octobre, tout juste après la réélection des libéraux.

Une demande de La Presse canadienne visant à obtenir des documents australiens sur l’affaire Ortis, en vertu de la Loi sur la liberté d’information du pays, a permis d’identifier l’existence de 12 documents. Ils ont cependant tous été jugés non disponibles parce qu’ils portent sur la sécurité nationale, la défense, les relations internationales ou les affaires du cabinet.