L’ultradroite a le vent dans les voiles. Les groupes extrémistes carburant à la haine des juifs et des musulmans, et agissant au nom de la protection de la « race blanche », se multiplient en Occident. Au point que selon certains experts, ils posent aujourd’hui une menace plus grande que le terrorisme islamiste. Un phénomène qui se fait aussi sentir au Canada.

Agnès Gruda Agnès Gruda
La Presse

La constellation de l’ultradroite

PHOTO CHRIS WATTIE, ARCHIVES REUTERS

Manifestation de l'extrême droite sur la colline du Parlement, à Ottawa, en décembre 2018.

John Earnest était un élève aussi exemplaire que populaire. Adolescent, il excellait au sein de l’équipe de natation de son école et jouait du Chopin ou du Beethoven dans des concerts scolaires. À l’université, ses résultats lui ont valu de figurer sur la liste des meilleurs étudiants de sa cohorte.

Il y a trois semaines, au dernier jour de la Pâque juive, l’étudiant de 19 ans est entré dans une synagogue de Poway, près de San Diego, dans le but d’assassiner des juifs.

Il y a abattu une femme de 60 ans et blessé trois autres fidèles avant de prendre la fuite, puis de se faire arrêter et accuser de meurtre.

« Je mourrais mille fois pour empêcher le sort maudit que les juifs ont planifié pour ma race », affirme John Earnest dans le manifeste publié sur la plateforme d’extrême droite 8chan une heure avant l’attentat.

Il y évoque Brenton Tarrant, le présumé terroriste qui a assassiné 50 musulmans à Christchurch, en Nouvelle-Zélande, le 15 mars dernier.

PHOTO DENIS POROY, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

L’attaque à la synagogue de Poway, près de San Diego, a fait 1 mort et 3 blessés.

Tout comme son modèle, John Earnest a agi seul. Mais tout comme Brenton Tarrant, il était lié à une constellation idéologique de plus en plus radicale, et de plus en plus répandue en Occident : celle d’une droite ultraradicale. Une tendance qui se fait aussi sentir au Canada.

Le mouvement se décline sous différentes formes et seule une infime minorité ira jusqu’à prendre les armes. Mais ses adhérents partagent un fonds idéologique commun. Et ils nourrissent tous la même crainte : celle que les « Blancs » soient en voie d’être anéantis par des envahisseurs basanés, conséquence imminente, selon certains, d’un complot ourdi par les Juifs.

La plupart se contenteront de disséminer leurs discours haineux. D’autres iront jusqu’à passer à l’acte.

Aux États-Unis, la terreur d’extrême droite a été liée à 50 meurtres en 2018, soit 35 % de plus qu’en 2017, constate la Ligue américaine antidiffamation (ADL). Un record depuis 1995, année de l’attentat de Timothy McVeigh à Oklahoma City.

Depuis 10 ans, trois fois plus d’Américains sont tombés sous les balles des extrémistes de droite que sous celles des terroristes islamistes, constate l’ADL.

Marilyn Mayo, chercheuse au Centre sur l’extrémisme de l’ADL, suit l’extrême droite américaine depuis 20 ans. Elle constate qu’au cours des dernières années, le mouvement s’est enflammé. « À cause des changements démographiques, ses adhérents sont animés par un sentiment d’urgence », dit Mme Mayo.

« Certains se disent : quelqu’un doit le faire [protéger la survie des Blancs], et ce sera moi ! »

Le phénomène explose

Le phénomène du suprémacisme blanc n’est pas nouveau, mais il s’accélère, dit Barbara Perry, spécialiste canadienne de ces mouvements à l’Université de l’Ontario. Au Canada, le nombre de groupes a explosé depuis quatre ans, passant d’une centaine à plus de 200. Le même phénomène s’est produit au Québec, où le nombre de groupuscules extrémistes est passé d’une vingtaine à plus de 50, selon la chercheuse. « Les extrémistes de droite sont devenus de plus en plus visibles, leur discours est devenu plus violent, et ils ciblent de plus en plus les immigrés et les Juifs », résume Mme Perry.

« L’identité des adhérents de ces groupes se durcit. Au Canada, ils sont beaucoup plus actifs que les extrémistes islamistes. »

Aux États-Unis, le réseau Hatewatch vient de recenser plus d’un millier de groupes haineux, et constate que le nombre de groupuscules nationalistes blancs a bondi de 50 % cette année, et qu’ils sont de plus en plus violents.

En Allemagne, sur 24 000 extrémistes de droite répertoriés en 2017 par le ministère de l’Intérieur, 12 700 se sont dits prêts à la violence.

Selon Peter Neumann, expert allemand de la violence politique, les fanatiques de la droite radicale commettent de plus en plus de petites attaques. Et ils sont de plus en plus reliés à un réseau qui agit comme un accélérateur de radicalisation.

« Le fait qu’ils agissent seuls ne signifie pas qu’ils se sont radicalisés seuls », ajoute Peter Neumann, selon qui les participants à des forums d’extrême droite comme 4chan, 8chan ou Discord « ressentent un besoin d’appartenir à un mouvement important ».

« Les extrémistes de la droite radicale agissent en solitaire, mais ils se parlent entre eux et ils s’inspirent les uns les autres », renchérit Raffaello Pantucci, spécialiste en sécurité internationale au Royal United Services Institute (RUSI), en Grande-Bretagne.

Selon ce dernier, la droite radicale a subi une profonde mutation ces dernières années : ce ne sont plus des « solitaires isolés », mais bien des « réseaux et idéologies semi-structurés qui s’adressent à des communautés de gens qui se sentent laissés pour compte par leurs sociétés ».

« Ils sont connectés à quelque chose de plus grand, d’une manière semblable à celle des militants islamistes. »

Les deux faces de la même médaille

Terrorisme d’extrême droite et terrorisme islamiste se nourrissent mutuellement, observent les experts. Une analyse des attaques terroristes mettant en cause la droite radicale depuis 2011, publiée par le New York Times, montre comment des attentats islamistes ont pu servir de détonateur pour justifier des réponses armées de l’ultradroite.

Inversement, les attentats récents contre des chrétiens du Sri Lanka ont pu être orchestrés… en réponse à ceux de Christchurch.

Comme les islamistes radicaux, les extrémistes de droite veulent « terroriser, radicaliser et mobiliser », dit Raffaello Pantucci. Contrairement au groupe État islamique, qui a un leader et a pu brièvement exercer son contrôle sur un territoire, la droite extrême n’a ni « califat » ni tête dirigeante. Mais les islamistes et les « nationalistes blancs » partagent le même besoin « de sentir qu’ils font partie d’un mouvement plus grand qu’eux », dit Peter Neumann.

Certaines de leurs références historiques sont les mêmes, bien que vues d’une perspective différente.

« Les deux parlent des croisades, ils évoquent tous la bataille de Vienne [qui en a définitivement chassé les Turcs en 1683] et ils parlent de vengeance », ajoute Peter Neumann. Selon lui, extrémistes islamistes et suprémacistes forment « les deux faces de la même médaille ».

Signal d’alarme

« Les islamistes radicaux ont montré leurs intentions pendant des années, mais il a fallu les attentats du 11 septembre 2001 pour qu’on y porte attention », déplore Jason Burke, journaliste du Guardian et spécialiste des mouvements terroristes.

Le 22 juillet 2011, le terroriste d’extrême droite Anders Breivik assassine 77 personnes dans deux attentats en Norvège. Cette tuerie de masse aurait dû donner le signal d’alarme, dit Jason Burke. « À ce moment-là, on aurait dû comprendre, et ne plus se focaliser seulement sur le terrorisme islamiste. »

Plusieurs experts croient que les attentats de Christchurch ont marqué un tournant. Que c’était le 11-Septembre du terrorisme de droite.

Mais Jason Burke en doute : « Moins de trois mois après, la nouvelle est déjà disparue des écrans radars… »

La violence extrémiste en chiffres

Aux États-Unis

62: nombre de morts dans les 38 attentats islamistes survenus de 1990 à 2017, en excluant ceux du 11 septembre 2001

413: nombre de morts attribuables à des extrémistes de la droite radicale, 178 attaques ayant été recensées durant la même période

Au Canada

2: nombre de morts au cours des cinq dernières années en raison du terrorisme islamiste

16: nombre de morts dus aux extrémistes de droite durant la même période

Sources : Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence, Consortium national pour l’étude du terrorisme et des réponses au terrorisme et Agence France-Presse

Principaux actes de terreur suprémaciste

22 juillet 2011

Anders Breivik tue 77 personnes et en blesse 151 dans un double attentat en Norvège. Une de ses cibles : un congrès jeunesse du Parti travailliste norvégien.

5 août 2012

Le suprémaciste blanc Wade Michael Page tue 7 personnes dans un attentat contre un temple sikh à Oak Creek, dans le Wisconsin.

29 avril 2013

Un terroriste ukrainien, Pavlo Lapshyn, fait exploser trois bombes devant trois mosquées à Birmingham, en Grande-Bretagne. Il poignarde aussi un homme de 82 ans.

16 juin 2016

La députée britannique Jo Cox est poignardée à mort dans la ville de Birstall par un militant proche des néonazis, Thomas Mair.

22 juillet 2016

David Ali Sonboly, extrémiste allemand qui dit s’inspirer d’Anders Breivik, abat 9 personnes et en blesse près d’une trentaine dans un centre commercial de Munich.

29 janvier 2017

Alexandre Bissonnette tue 6 personnes et en blesse 8 dans une mosquée de Québec.

12 août 2017

Une attaque au véhicule-bélier fait 1 mort et 19 blessés à Charlottesville, en Virginie, dans la foulée de la manifestation Unite the Right.

23 avril 2018

Alek Minassian fait 10 morts en fonçant dans la foule avec sa camionnette en plein centre-ville de Toronto. Il est lié au mouvement « incel », pour « célibataires involontaires », qui tiennent un discours violemment misogyne.

27 octobre 2018

Robert Bowers, militant suprémaciste blanc, abat 11 fidèles dans une synagogue de Pittsburgh.

15 mars 2019

L’Australien Brenton Tarrant commet un double attentat contre des mosquées à Christchurch, en Nouvelle-Zélande, faisant 51 morts et 49 blessés.

27 avril 2019

John Earnest tue une fidèle dans une synagogue de Poway, en banlieue de San Diego. Comme Brenton Tarrant, il est adepte de la théorie du « grand remplacement ».

Les piliers d’une idéologie

PHOTO CHRISTOPHER KATSAROV, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Manifestants et contre-manifestants se sont affrontés à la place Nathan Phillips de Toronto, le 21 octobre 2017, lors d’un rassemblement organisé par un provocateur de l’extrême droite.

La droite radicale est fragmentée, mais son idéologie est largement partagée, dit Jason Burke, journaliste et spécialiste des mouvements terroristes. Le mouvement a ses martyrs, à commencer par le terroriste Anders Breivik, qui a tué 77 personnes en juillet 2011, en Norvège. Il possède aussi une mythologie commune, des textes fondamentaux et une vision de l’histoire. « On assiste aujourd’hui à une mondialisation de la pensée extrémiste », résume Benjamin Ducol, directeur de la recherche au Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence (CPRMV) à Montréal.

Le « grand remplacement »

Parmi les textes fondamentaux inspirant les extrémistes de droite, on trouve la théorie du « grand remplacement », énoncée par l’écrivain français Renaud Camus dans un ouvrage paru sous le même titre et publié en 2011. Selon cette théorie, des élites mondialistes contribuent à faire remplacer les populations blanches européennes par des étrangers.

Autre titre du même acabit : Le camp des saints publié en 1973 par Jean Raspail et mettant en garde contre l’immigration massive. Ce livre, qui prétend que l’arrivée de réfugiés « videra les lits de nos hôpitaux pour laisser les miséreux atteints de choléra et de lèpre s’étendre entre leurs draps blancs », est une référence pour de nombreux politiciens, dont la présidente du Rassemblement national Marine Le Pen ou Steve Bannon, l’ancien conseiller de Donald Trump. Toujours en vie, Jean Raspail justifie la violence en affirmant que sans le recours à la force, « nous n’arrêterons jamais l’invasion », rapporte le magazine Foreign Policy.

L’accélérationnisme

Dans son manifeste, le tueur de Christchurch, Brenton Tarrant, se décrit comme un « accélérationniste ». La théorie de l’accélérationnisme a été énoncée par le philosophe anglais Nick Land. L’idée est de déstabiliser les sociétés capitalistes pour les amener jusqu’à leur stade fasciste. En d’autres mots, d’accélérer leur processus de décadence.

« N’importe qui avec une moitié de cerveau et un peu de temps peut comprendre que l’accélérationnisme est le dernier recours de l’homme blanc des temps modernes », écrit un membre du forum Discord, qui se présente sous le pseudonyme de… Dr. Goebbowls, sobriquet inspiré du chef de la propagande nazie Joseph Goebbels.

Résistance sans chef

Il s’agit du concept mis au point par un membre du KKK, Louis Beam, dans les années 60, et qui donne un mode d’emploi pour déstabiliser une société par des cellules d’action autonomes et sans leader.

Un ancien militant d’extrême droite canadien, Tony McAleer, qui a « défroqué » du mouvement vers la fin des années 90, dit avoir adhéré à l’idéologie de la résistance sans chef (leaderless resistance).

Ce membre de l’organisation « La Vie après la haine » explique, en entrevue téléphonique, qu’à l’époque de son engagement dans les groupes d’extrême droite, il attendait que « l’effondrement de la société conduise à la guerre entre les races, qui nous aurait amenés à descendre dans les rues ».

Génération identitaire

Plusieurs experts notent que les recrues des mouvements d’extrême droite ont changé au fil des ans. Ce ne sont plus des néonazis de l’ancienne école, mais des « identitaires » qui disent vouloir défendre la culture européenne et qui sont moins ouvertement antisémites, énumère le chercheur et journaliste allemand Peter Neumann.

« En réalité, c’est la même chose, habillée autrement. Pour ces gens, les échoppes à kebabs et les mosquées font partie du même complot destiné à détruire la culture occidentale. »

Les spécialistes notent aussi que les membres des réseaux d’extrême droite d’aujourd’hui ont tendance à être mieux nantis, plus instruits et plus jeunes que ceux de la génération précédente.

50 nuances de noir

Malgré les points communs, la droite radicale n’est pas monolithique, souligne l’anthropologue Agnieszka Pasieka, de l’Université de Vienne, qui s’intéresse à ce mouvement en Italie et en Pologne.

Parmi les militants qu’elle a rencontrés, « certains étaient religieux, d’autres pas, certains, mais pas tous, venaient de familles conservatrices, certains avaient d’abord milité dans des groupes gauchistes, mais ont été déçus et cherchaient autre chose », dit la chercheuse.

Tous ces mouvements exaltent un passé historique, mais ils ne sont pas tous attachés au même passé, ajoute-t-elle. « Les Hongrois et les Italiens peuvent admirer les héros fascistes, mais ce ne sera pas le cas des Polonais, dont le nationalisme est construit sur la souffrance qui leur a été infligée notamment par le nazisme. »

Mais ça ne veut pas dire que les militants italiens veulent ressusciter Mussolini. « Ils disent chercher de nouvelles solutions aux nouveaux problèmes, et empruntent à gauche les idées de filet social et de redistribution. » Résultat : un réseau d’entraide qui les rend sympathiques aux plus démunis.

Ce qui les unit : l’importance accordée à la question de l’identité. Le sentiment de dériver en périphérie de l’Europe. Et le besoin d’appartenir à quelque chose de plus grand qu’eux.

La difficile lutte contre les discours haineux

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

Les experts en matière de radicalisation s’entendent sur le fait que les discours haineux se font plus souvent entendre au Québec et au Canada, mais ils divergent sur la marche à suivre afin d’endiguer le phénomène.

PHOTO WOLFGANG RATTAY, ARCHIVES REUTERS

Contre-manifestation en Allemagne en mai 2018 dénonçant une marche de partisans de l’extrême droite. 

Alors que certains favorisent une approche directe dans laquelle les extrémistes sont directement montrés du doigt, d’autres préfèrent miser sur des méthodes plus détournées.

Evan Balgord est convaincu que la confrontation directe est essentielle et passe l’essentiel de son temps à « monitorer et nommer » les groupes haineux pour perturber leurs efforts de propagande et de recrutement.

Ce journaliste établi à Toronto œuvre au sein du Canadian Anti-Hate Network, organisation mise sur pied en 2018 qui espère créer prochainement un registre public désignant les formations extrémistes actives au pays.

« Il faut qu’il y ait de nouveau des conséquences sociales importantes pour les racistes virulents », déclare M. Balgord, qui s’inquiète de la banalisation de la violence verbale en société.

Cartographier l’extrémisme

L’idée de « cartographier » les extrémistes et leurs organisations s’inspire en partie de l’action du Southern Poverty Law Center (SPLC), qui désigne nommément depuis des années les groupes haineux aux États-Unis.

Benjamin Ducol, qui dirige l’équipe de recherche du Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence, se dit mal à l’aise avec l’idée de dénoncer publiquement des individus problématiques.

Il estime néanmoins « important de mettre les gens face à leur discours en le contextualisant ».

Le SPLC fait un « excellent travail » même s’il lui arrive, dit-il, de se tromper. Un militant très critique à l’endroit de l’islam a obtenu, il y a quelques années, une indemnisation de plus de 2 millions de dollars de l’organisation après avoir contesté devant les tribunaux l’étiquette d’extrémiste qui lui avait été accolée.

Nombre de personnes et d’organisations montrées du doigt ont menacé d’engager des poursuites similaires, mais elles demeurent rares.

Evan Balgord ne pense pas que le Canadian Anti-Hate Network risque d’encourir des difficultés judiciaires dans un avenir rapproché parce que l’accent est placé sur les groupes canadiens les plus ouvertement virulents.

« Ce n’est pas comme si on grattait le fond du baril. Il y a tellement de groupes haineux et de leaders extrémistes au pays qu’on n’a même pas le temps de s’occuper du top 30 », relève-t-il.

Faire pression sur les réseaux sociaux

Le rôle des réseaux sociaux dans la dissémination de propos haineux constitue un élément important de la problématique, selon les experts consultés par La Presse.

Les géants de la Silicon Valley se sont longtemps montrés réticents à intervenir, arguant qu’ils ne pouvaient être tenus responsables de la teneur des discours véhiculés par l’entremise de leurs plateformes.

L’émergence du groupe armé État islamique, et la diffusion de ses actions violentes à des fins de propagande, a cependant forcé un ajustement majeur sur ce plan, note M. Ducol.

Des dizaines de milliers de pages liées à la propagande islamiste ont été fermées, limitant du coup son efficacité, affirme-t-il.

Rien n’empêche les réseaux sociaux d’en faire autant pour l’extrême droite, souligne l’analyste.

Des entreprises comme Facebook ont promis d’agir récemment contre les suprémacistes blancs, montant une volonté inspirée en partie par l’exaspération de nombreux gouvernements qui menacent de légiférer pour les forcer à agir.

Kyle Matthews, directeur adjoint de l’Institut montréalais d’études sur le génocide et les droits de la personne, s’inquiète de la manière dont les réseaux sociaux semblent vouloir procéder.

Les critères qui mènent à la suspension du compte d’un individu ou d’un groupe ne sont pas explicités.

Leur propension accrue à intervenir peut par ailleurs mener à une censure inquiétante, relève-t-il. Les extrémistes de gauche et de droite portent plainte les uns contre les autres pour se faire taire même lorsque les discours ne sont pas haineux au sens légal.

Benjamin Ducol pense qu’il faut démultiplier les efforts pour améliorer la littératie numérique de la population afin que les utilisateurs des réseaux sociaux soient en mesure de déceler les tentatives de désinformation et de manipulation.

Les gens devraient aussi réfléchir, estime Benjamin Ducol, à la manière dont ils utilisent ces services en essayant de transposer leur comportement en ligne au monde physique.

« Si on le faisait, nous aurions tous collectivement honte de ce que nous faisons. Hors des réseaux sociaux, on ne balance pas des insultes à la tête des gens que l’on rencontre, on ne va pas jeter des trucs sur le mur de leur maison », illustre M. Ducol.

Durcir la loi

Les dispositions législatives visant à restreindre l’incitation à la haine constituent une autre piste d’action évoquée par les experts.

Evan Balgord note que le Code criminel fixe un seuil de tolérance très élevé puisqu’il est précisé que le discours doit être « susceptible d’entraîner une violation de la paix » ou viser volontairement « à fomenter la haine contre un groupe identifiable ».

La preuve est difficile à recueillir, ce qui limite le nombre de procédures.

Évoquant la nécessité de protéger la liberté d’expression, le gouvernement conservateur de Stephen Harper avait abrogé, il y a quelques années, un article de la Loi canadienne sur les droits de la personne ciblant les propos « susceptibles d’exposer à la haine ou au mépris des personnes » d’un groupe donné.

Selon M. Balgord, cet article constituait une façon plus efficace et rapide de faire sanctionner des discours haineux que les poursuites criminelles et devrait être rétabli.

L’importance d’agir

Benjamin Ducol pense qu’il est impératif d’en arriver à contrer la radicalisation actuelle des discours puisque le phénomène s’accompagne d’un risque de violence accru pour la société.

De plus en plus, on voit des internautes lancer publiquement des appels à la violence, voire au meurtre, sans même juger utile de dissimuler leur identité, témoignant d’une banalisation des discours extrémistes.

« On est en train de s’habituer collectivement à la violence qui s’exprime aujourd’hui en ligne. C’est dangereux », souligne le chercheur, qui se préoccupe aussi du langage adopté par certains animateurs de radio et chroniqueurs survoltés.

On ne peut, souligne M. Ducol, imputer directement à des discours qui « déshumanisent » des groupes minoritaires la décision d’acteurs violents de commettre des attentats.

Il ne faut cependant pas s’étonner, relève-t-il, que ces mêmes acteurs « s’en servent comme un marchepied » pour passer à l’acte.

PHOTO TIRÉE DE FACEBOOK

Le premier ministre Justin Trudeau est régulièrement ciblé par des menaces de mort par des groupes d’extrême droite sur Facebook. 

Ciblés, ou pas, par Facebook

La firme de Mark Zuckerberg, souvent accusée de se traîner les pieds dans la lutte contre l’extrême droite, a bloqué les comptes de plusieurs extrémistes influents au cours des dernières semaines. Le plus connu d’entre-eux au Canada est Faith Goldy, décrite par les experts comme une adepte du suprémacisme blanc. Cette Ontarienne de 29 ans a écrit pour le site ultraconservateur The Rebel avant d’être congédiée en 2017 pour avoir donné une entrevue au Daily Stormer, un site néonazi. Elle demeure très active sur YouTube. Facebook permet parallèlement à un groupe se réclamant du mouvement des gilets jaunes canadiens de continuer à fonctionner alors que plusieurs de ses 110 000 membres multiplient les commentaires virulents en ligne envers les musulmans et le premier ministre Justin Trudeau, régulièrement ciblé par des menaces de mort. Aux États-Unis, un collaborateur de longue date du conspirationniste Alex Jones a aussi été déclaré persona non grata par Facebook récemment. Paul Joseph Watson, qui relaie depuis des années les théories loufoques de son mentor, a créé récemment un site, summit.news, possiblement pour pouvoir continuer à opérer advenant la faillite du site InfoWars.