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Candidat au martyre: «J'étais en mission»

Les attaques de Boston et de Londres, l'arrestation à Montréal et à Toronto de... (PHOTOMONTAGE DAVID LAMBERT, LA PRESSE)

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PHOTOMONTAGE DAVID LAMBERT, LA PRESSE

Fabrice de Pierrebourg
La Presse

Les attaques de Boston et de Londres, l'arrestation à Montréal et à Toronto de deux personnes soupçonnées de terrorisme et la mort de deux djihadistes canadiens en Algérie ont un point en commun: la radicalisation. Un phénomène complexe décortiqué par La Presse, grâce au témoignage d'un ex-candidat au martyre.

«J'étais en mission, j'étais un soldat d'Allah. [...] J'avais un but, devenir un martyr.»

C'est l'histoire d'un ex-petit voyou perdu dans ses illusions, qui rêvait de «commettre l'innommable» pour atteindre le paradis. Au nom du «djihad islamique», il a tenté, avec un complice, de faire exploser un centre communautaire juif. Il a incendié une école juive hassidique d'Outremont.

Juste avant l'arrestation d'Omar Bulphred, en 2007, des micros cachés à son domicile révèlent un plan funeste: kidnapper un participant du Bal en blanc, puis «l'égorger comme un poulet».

Nul ne sait jusqu'où Bulphred serait allé pour exprimer sa rancoeur par rapport à l'Occident s'il n'avait pas été neutralisé à cette époque.

Le Montréalais de 28 ans a passé le temps dans sa cellule en lisant le journal, en pratiquant la cryptologie, en étudiant les tueurs en série et en écrivant une anthologie romancée de confessions sanglantes de codétenus. «Une manière de montrer l'horreur des meurtres», explique-t-il.

Apologie du terrorisme, extase du meurtre, fantasmes meurtriers, actes de démembrement, de pyromanie et de nécrophilie: les autorités carcérales ont été alarmées.

Maintenant qu'il a repris sa liberté, le 5 juin dernier, les policiers et les agents de renseignement demeurent vigilants. Mais Bulphred jure de sa réhabilitation.

Il a récemment reçu un diagnostic de syndrome d'Asperger, une forme d'autisme, suit une thérapie avec un psychiatre et veut se trouver un emploi. Il dénonce les attentats de Boston, «un crime lâche commis par des lâches».

Lorsque La Presse a discuté avec lui en prison, il projetait l'image d'un jeune homme posé, ouvert sur le monde et sur l'actualité, aux antipodes d'«Omar Bulphred le criminel».

À la demande de La Presse, il a accepté de raconter pendant plusieurs semaines, depuis sa cellule, comment et pourquoi il a été séduit par les thèses islamistes radicales, des «chaînes qu'aucune clé ne pouvait déverrouiller».

Précipité dans un véritable chaos intérieur, Omar Bulphred était prêt à «mourir à 20 ans pour l'islam».

«Je rêvais d'un aller simple pour le paradis, je devais me sacrifier pour la cause», confie-t-il. Ici ou parmi ses «frères sur le front en Afghanistan, en Palestine [...] pour partager leurs joies et leurs souffrances».

En suivant ce fil d'Ariane de la terreur, il remonte jusqu'à ses 19 ans. Immigré depuis l'âge de 9 ans au Québec avec sa mère chrétienne d'origine russe et son nouveau conjoint «violent et sadique», Bulphred n'est alors qu'un banal petit délinquant expédié à la prison de Bordeaux. Il y purge une peine d'un an à la suite de menaces de mort.

Sitôt entre les murs, il se rapproche des détenus musulmans. «On m'a demandé si j'étais musulman, j'ai répondu que non. Alors l'un d'eux me dit: «Ton père est algérien, tu dois être musulman aussi.» Ainsi, je me suis converti, mais avec plus de désir d'appartenance que de croyance.»

Bulphred s'imprègne de cette nouvelle ferveur avec le zèle du converti. Il découvre le Coran, fait «la prière de façon plutôt archaïque avec ses nouveaux frères».

Il change aussi de comportement. Fini, poursuit-il, la viande de porc, la musique, le jeu d'échecs et l'habitude de serrer la main d'une femme.

Bulphred ne révèle pas s'il est entré en contact avec des éléments adeptes du djihad violent pendant cette incarcération.

C'est en revanche le cas après sa condamnation à sept ans de prison en 2009 pour les faits mentionnés plus haut, dont l'incendie d'Outremont. Il évoque sa rencontre avec un Algérien qui «ne voulait pas mourir à 80 ans paisiblement chez lui, mais plutôt en martyr. [...] Il détestait les homosexuels. Il me racontait avec le sourire ses aventures dans les montagnes d'Algérie».

Omar Bulphred croisera d'autres extrémistes derrière les barreaux.

L'engrenage se poursuit. «J'avais les idées coupées au couteau.» Libre, mais seul, Omar Bulphred poursuit sa quête au contact «des livres et de l'internet» afin de trouver des réponses à ses multiples questionnements. «Comment devenir un bon musulman? Pourquoi le 11-Septembre? Qui est Ben Laden et Al-Qaïda? Je me disais: l'islam se défend contre ses oppresseurs. J'avais enfin une identité et un but, devenir un martyr.»

«Pour s'imprégner de l'atmosphère et de la culture musulmane», Omar Bulphred fréquente quelques mosquées à Montréal. En particulier Assuna, rue Hutchison, «pour sa réputation d'être un repère d'islamistes et leurs prêches virulents», explique Bulphred.

Mais c'est derrière son ordinateur que ce «loup solitaire» poursuit son saut vers la djihadisation. «Je m'abreuvais d'images de guerre, de vidéos de propagande et de combattants djihadistes.»

L'outrage le plus grand, il l'a ressenti à la suite des scandales de «torture dans les prisons», en référence aux dérapages d'Abou Ghraïb, en Irak.

«Plus personne ne pouvait désamorcer cette horloge intérieure. Le désir suprême d'un djihadiste pour le martyre.»

Aidé par son complice Ibragimov, Bulphred fomente le projet de détruire des «établissements juifs», parce que c'étaient des cibles faciles et que cela leur assurerait une couverture médiatique. Au nom du djihad islamique, et pour exiger la libération des «18 de Toronto» arrêtés par la Gendarmerie royale du Canada et le Service canadien du renseignement de sécurité en 2006, pour avoir voulu notamment faire exploser la tour du CN.

En septembre 2006, un engin incendiaire est lancé contre une école juive d'Outremont. Dix jours plus tard, un véhicule subit le même sort. Le 3 avril 2007, un engin explosif artisanal est déposé devant un centre communautaire juif. Mais l'attentat échoue.

Ce que Bulphred ne sait pas, c'est qu'il est désormais placé sous surveillance électronique. Ses préparatifs sont captés par des micros dans son appartement. Le 5 avril, lors d'une perquisition secrète, les policiers découvrent différents objets pouvant servir à la fabrication d'une bombe. Et une caméra vidéo 8 mm.

Le 8 avril 2007, vers 22h08, Bulphred déclenche sa caméra. Il zoome sur son complice: «Salamalecum, récite Ibragimov. Mes frères, la seule affaire que je vous dis: fais tout pour ton pays, laisse pas les chrétiens pourrir ton pays. Prends un couteau et tu égorges chaque chrétien qui est alentour de toi, pas de pitié...»

Fantasme, fanfaronnade, délire, ou les trois à la fois, nul ne le sait.

Des années plus tard, les commissaires aux libérations conditionnelles ont jugé que Bulphred présentait «un risque inacceptable pour la société».

Le jeune Montréalais a été libéré en juin 2012 et placé sous filature par la Sûreté du Québec. Un mois plus tard, il a été renvoyé en prison pour non-respect de ses conditions de libération.

Aujourd'hui, libre, il demande pardon d'avoir «incarné le mal».

«J'ai quitté la folie qui allait me tuer, me détruire et sûrement les autres», conclut-il.

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Manipulation ou réelle colère?

Pourquoi de jeunes musulmans choisissent-ils la voie de la violence pour promouvoir leur conviction religieuse? Le point de vue de Noomane Raboudi, politologue et islamologue à l'Université d'Ottawa.

Q: Y a-t-il un ou des processus de radicalisation?

R: La radicalisation «violente» est un processus très complexe. Chacun va évoluer dans une dynamique et dans un contexte social, politique, économique, intellectuel qui lui est propre. En plus du parcours individuel, il y a un tronc commun. Le terrorisme, c'est une quête de sens. On veut se prouver des choses à soi-même et aux autres. Le dernier ingrédient est idéologique. C'est la référence, la justification, la légitimation, ou manipulation historico-religieuse. Ainsi, une personne inoffensive peut devenir un bourreau.

Q: N'est-il pas paradoxal de voir des individus brillants intellectuellement être si facilement manipulés?

R: La plupart des extrémistes les plus virulents viennent de filières scientifiques et non sociales. Chiheb Esseghaier est un étudiant et un scientifique brillant. En même temps, d'après ce que j'ai su, il est extrêmement naïf et psychologiquement effacé. C'est l'exemple typique du candidat recherché par les recruteurs d'Al-Qaïda. Lorsque le discours rationnel scientifique entre en conflit avec la référence identitaire, c'est cette dernière qui prendra le dessus.

Q: Comment agir?

R: En arrêtant notamment de présenter le terrorisme islamiste comme un problème culturel. Ça ne peut que solidariser les musulmans non radicaux avec les radicaux. L'islam, ce n'est pas que Ben Laden. Le djihad était mort depuis les croisades, les Américains l'ont ressuscité avec l'argent des Saoudiens pour lutter contre les Soviétiques. Ils ont ouvert la porte au monstre!




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