Un cocktail Molotov. Une résidence en flammes. Et des suspects à la pelle. Les enquêteurs montréalais affectés à l'incendie criminel qui a détruit la maison d'Ari Ben-Menashe, dimanche dernier, auront sans doute beaucoup à faire pour trouver le coupable parmi ses innombrables ennemis. Une mauvaise réputation qui n'a pas empêché le gouvernement du Canada de collaborer pendant des années avec l'énigmatique homme d'affaires.

Daniel Renaud et Isabelle Hachey LA PRESSE

Pendant des années, le gouvernement du Canada a collaboré avec Ari Ben-Menashe sans tenir compte des sérieux doutes que soulevaient les activités de cet homme d'affaires montréalais dont la luxueuse résidence a été ravagée, dimanche dernier, par un incendie criminel.

Dans les années 90, M. Ben-Menashe a fourni au ministère des Affaires étrangères et du Commerce international (MAECI) les renseignements qu'il récoltait dans les coins les plus reculés de la planète - alors même qu'à Montréal, certains de ses ex-clients alléguaient qu'il avait mis sur pied un stratagème de fraude internationale.

L'homme d'affaires de 61 ans s'est bâti un personnage digne des meilleurs films d'espionnage depuis son arrivée dans la métropole, il y a 20 ans.

Né à Téhéran dans une famille juive irakienne, il a travaillé pour les services secrets israéliens. Il compte des dictateurs africains comme Robert Mugabe et Laurent Gbagbo parmi ses clients. Ses affaires le conduisent dans des régions lointaines et instables où le Canada n'a pas de représentation diplomatique.

C'est dans ce contexte que «l'homme de l'infamie», comme il se surnomme lui-même, a réussi à devenir informateur pour le compte du MAECI, jusqu'au début des années 2000.

Or, durant la même période, une dizaine d'entreprises étrangères ont poursuivi en justice Ari Ben-Menashe et son associé de l'époque, Alexander Legault. Toutes disaient avoir été flouées de centaines de milliers de dollars.

Rencontres à Ottawa

En 1994, Ben-Menashe et Legault ont créé Carlington Sales, une société d'exportation de céréales. Ils ont ouvert un bureau à Montréal.

Selon un ancien employé, Olivier Damiron, le stratagème consistait à cibler des entreprises étrangères et à exiger des acomptes substantiels pour des livraisons de riz ou de blé qui ne se matérialisaient jamais.

«Aucune livraison de marchandise, sous aucun des contrats, n'a jamais eu lieu au cours des deux années pendant lesquelles j'ai été employé de Carlington Sales», a affirmé M. Damiron dans une déclaration sous serment.

Après avoir encaissé l'acompte, ses patrons invoquaient toutes sortes d'excuses pour expliquer le retard de livraison, a ajouté l'ancien employé. Dans un cas, M. Ben-Menashe a demandé à M. Damiron d'acheter du riz dans un dépanneur de la rue Sainte-Catherine et de l'envoyer au client qui s'impatientait en Écosse, en lui faisant croire qu'il s'agissait d'un échantillon.

De 1996 à 2001, des entrepreneurs d'Arménie, d'Estonie, de Zambie, de République tchèque et du Royaume-Uni ont tenté de récupérer leur argent en s'adressant aux tribunaux québécois. Ces poursuites ont finalement été abandonnées ou réglées à l'amiable.

Pendant toutes ces années, les activités de Carlington Sales n'ont pas semblé préoccuper outre mesure le gouvernement canadien.

Au contraire, M. Ben-Menashe était une source précieuse pour le MAECI, selon Richard Kurland, avocat en immigration qui a travaillé à ses côtés à la fin des années 90.

Au retour de ses nombreux voyages à l'étranger, M. Ben-Menashe se rendait à Ottawa pour faire un compte rendu à des analystes du MAECI spécialisés en sécurité et en renseignement. Il était souvent accompagné de Me Kurland.

«À l'étranger, M. Ben-Menashe a établi des contacts avec des responsables gouvernementaux, dans des zones instables. Il a pu aider le Canada» à obtenir des renseignements cruciaux en terrain hostile, soutient l'avocat.

Par exemple, en 1998, M. Ben-Menashe aurait prévenu le MAECI de l'imminence d'un conflit entre l'Érythrée et l'Éthiopie. Le Canada aurait ainsi été le premier à prédire la guerre dans cette région du monde.

Olivier Damiron a aussi assisté à des réunions entre son ex-patron et des analystes du MAECI à l'hôtel Château Laurier, à Ottawa.

Il semble que cette collaboration ait été rompue de façon abrupte. En entrevue avec La Presse, en septembre, M. Ben-Menashe a déclaré qu'il n'entretenait «aucun lien avec le gouvernement canadien».

«Le MAECI n'a pas eu d'interactions avec M. Ben-Menashe depuis plusieurs années», a confirmé une porte-parole, qui a précisé que «M. Ben-Menashe n'était pas un interlocuteur utile».

Protégé par les autorités?

Alexander Legault est un Américain qui a échappé à la justice de son pays pendant plus de deux décennies en se terrant à Montréal. Expulsé du Canada en 2008, il est emprisonné en Floride pour avoir soutiré 7 millions de dollars à l'Égypte en échange d'une cargaison fictive de poulets congelés.

Mais selon deux sources bien au fait du dossier, les autorités canadiennes ont longtemps traîné les pieds dans cette affaire, et les mandats d'arrêt lancés contre M. Legault restaient sans suite.

En 2003, deux agents de la GRC se sont présentés à sa porte pour lui remettre un avis d'expulsion et un billet d'avion pour les États-Unis. Cette façon de faire est inhabituelle: en général, les policiers escortent les indésirables à bord de l'avion ou les remettent aux autorités du pays concerné.

Évidemment, M. Legault ne s'est jamais présenté à l'aéroport. «Les autorités américaines n'ont pas été impressionnées», raconte l'une de nos sources. On n'a plus embêté le fraudeur américain pendant cinq ans.

Étrangement, la Commission de l'immigration et du statut de réfugié a reconnu que, pendant toutes ces années, elle savait que le fugitif continuait à mener ses affaires, aux côtés de M. Ben-Menashe, sous une fausse identité.

Cet apparent manque d'empressement du Canada à se pencher sur les activités de M. Ben-Menashe fait croire à plusieurs sources qu'il a longtemps été protégé en raison de son rôle d'informateur auprès du MAECI.

M. Ben-Menashe nie avoir jamais fraudé. Il a mis sur pied une nouvelle entreprise d'exportation de céréales, Traeger Resources and Logistics Inc. C'est l'ex-femme de M. Legault, Frances Langleben, qui en est la directrice.

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Des ennemis par dizaines

Qui a bien pu en vouloir à Ari Ben-Menashe au point de mettre le feu à sa maison?

Ceux qui le connaissent bien avouent se perdre en conjectures; l'homme d'affaires s'est fait tant d'ennemis au cours de sa nébuleuse carrière internationale que les suspects se comptent par dizaines.

Plusieurs clients floués seraient d'ailleurs venus à Montréal pour lui régler son compte dans les dernières années, a appris La Presse.

Il y a environ trois ans, deux étrangers ont ainsi passé deux mois dans la métropole, frappant à toutes les portes pour le retrouver. Selon une source bien informée, ils tentaient de récupérer 300 000$.

Au moins deux hommes d'affaires russes et un Ukrainien seraient aussi venus à Montréal pour récupérer leur argent, ajoute notre source.

«Ari Ben-Menashe manoeuvre dans un monde souterrain. Avec tous les gens qu'il a croisés au fil des ans - des gens qui ont les moyens d'éliminer leurs ennemis dans leur propre pays -, bien franchement, je suis renversé que cet homme soit encore en vie!», nous a confié une seconde source.

Un ancien employé de M. Ben-Menashe, Olivier Damiron, n'a pas été étonné d'apprendre qu'un individu avait lancé un cocktail Molotov par la fenêtre de la maison de son ex-patron, dimanche, en bordure de Westmount. La résidence a été entièrement détruite. Personne n'a été blessé.

«La Terre est petite, aujourd'hui. On ne peut plus se cacher. Un jour ou l'autre, quelqu'un devait le trouver pour se venger», dit M. Damiron, qui affirme avoir été témoin de plusieurs fraudes commises par M. Ben-Menashe aux dépens de petits pays du tiers-monde et d'entrepreneurs étrangers.

Parmi les clients mécontents de M. Ben-Menashe figure le Dr Arthur Porter, ancien directeur général du Centre universitaire de santé McGill (CUSM). Le Dr Porter a versé 200 000$ à M. Ben-Menashe pour obtenir du gouvernement russe une subvention de 120 millions destinée à des projets d'infrastructures en Sierra Leone. L'entente ne s'est jamais concrétisée.