Coup de 12 dans un bar bondé, passages à tabac, incendies criminels, véhicules soufflés par des bombes, meurtres... Avant que la police n'entre en force à Val-d'Or en 2010 pour arrêter un groupe de trafiquants qui faisaient la pluie et le beau temps dans la municipalité minière de l'Abitibi, celle-ci était devenue le théâtre d'une sanglante guerre sans merci entre deux clans, selon une femme qui a témoigné récemment dans un procès pour homicides. Résumé de son témoignage.

Mis à jour le 2 janv. 2019
DANIEL RENAUD LA PRESSE

Partie à l'aventure

La femme, dont on doit taire le nom en vertu d'un interdit de publication, a témoigné en novembre dernier au procès devant jury d'Yves Denis et Denis Lefebvre qui se déroule au Centre de services judiciaires Gouin, à Montréal. Ces deux individus ont été arrêtés à Val-d'Or en 2010 et accusés des meurtres de Benoit Denis et de Johnny Coutu, et de l'homicide involontaire de Kevin Walter, trois personnes mortes dans un contexte de trafic de stupéfiants en 2009 et 2010. La femme a d'abord raconté que très jeune, elle était arrivée à Val-d'Or pour trouver du travail et avait rapidement obtenu un emploi dans un bar contrôlé selon elle par Denis Lefebvre.

Baptême sanglant

Dès sa première soirée de travail en 2007-2008, un coup de feu dans le bar bondé la fait sursauter. Elle se retourne et aperçoit un homme qui vient de tirer un coup de 12 en direction d'un client assis à une table, en compagnie de Denis Lefebvre et d'un autre individu, Donald Rancourt. La victime, qui vient de Montréal, est atteinte au ventre. C'est vraisemblablement le premier acte d'une guerre de clans dont elle sera un témoin privilégié. Le tireur, qui est arrêté, appartient à un groupe adverse dirigé par un certain Johnny Coutu, alias « le notaire ».

Un trafic bien organisé

Au bar, la femme est quotidiennement témoin d'un trafic de drogue prolifique. Des vendeurs se relaient continuellement dans l'établissement, selon un horaire de travail très précis. Un livreur se présente régulièrement pour approvisionner les vendeurs. La drogue et l'argent sont déposés dans un coffre-fort situé dans une chambre à l'étage supérieur. Elle dit que Denis Lefebvre, Yves Denis et Donald Rancourt discutent tous les matins, à la même table. Les trafiquants parlent ouvertement du trafic de drogue, mais se mettent à chuchoter lorsqu'il est question du patron, Serge Pomerleau. La femme décrit la hiérarchie de l'organisation. Elle place Pomerleau tout en haut de la pyramide, puis, dans l'ordre, Denis Lefebvre, ses deux présumés adjoints, Yves Denis et Donald Rancourt, et des soldats, parmi lesquels Benoit Denis.

Voisin du mauvais côté

La femme l'ignore, mais à son arrivée à Val-d'Or, elle s'est installée dans un immeuble où habite un vendeur de stupéfiants au service de Johnny Coutu, le notaire, ennemi du clan de Serge Pomerleau. Ce dernier la soupçonne alors d'être une espionne à la solde de Coutu. Elle a peur et veut faire ses valises. Les membres du clan Pomerleau l'obligent à déménager et lui trouvent une chambre dans un bar. Ils lui demandent de revenir sur une déposition qu'elle a faite aux policiers après la tentative de meurtre survenue dans un établissement, à son premier quart de travail de soir. Ils lui suggèrent d'incriminer le tireur et de protéger ses employeurs en passant sous silence leur présence dans le bar le soir des événements.

« Des cagoules partout »

Un soir, elle assiste à une première tentative de Benoit Denis de s'en prendre physiquement au vendeur de stupéfiants du clan du notaire près duquel elle habite. « Benoit Denis pétait des gueules et faisait sauter des voitures. À Val-d'Or, ce sont des cagoules de ski-doo qu'on se met sur la tête. On s'entend-tu qu'en plein été, une cagoule, on n'a pas tellement besoin de ça ? Lui, il avait toujours une cagoule qui traînait dans son truck, dans son garde-robe, il avait des cagoules partout », a-t-elle décrit. Elle raconte que par la suite, la voiture du vendeur du notaire a explosé, sans qu'il soit blessé. « C'était Benoit Denis qui avait fait ça », dit-elle.

Explosion devant la cantine

Mais cela n'empêche pas Johnny Coutu de continuer d'inquiéter le clan Pomerleau. « Le notaire avait de plus en plus de vendeurs, il prenait de plus en plus de place, on en parlait de plus en plus en ville », décrit la témoin. En mars 2008, devant la cantine Vic, alors que le notaire est assis dans sa voiture, celle-ci explose. Mais Coutu survivra. « Cr..., il n'est pas tuable », aurait dit Benoit Denis, qui avait également posé cette bombe, selon la femme.

La réplique du notaire

Pour sa sécurité, Benoit Denis déménage à quatre heures de voiture de Val-d'Or, mais sa nouvelle maison est détruite par un incendie, tout comme l'entreprise de Denis Lefebvre et les résidences d'Yves Denis et de Serge Pomerleau. Ce sont les représailles du notaire, croit Benoit Denis, raconte la femme. À l'été 2009, Coutu est assassiné par Benoit Denis à Laval. « C'est fini, on va avoir la paix », dit Benoit Denis en revenant à Val-d'Or. Ce dernier sera lui-même victime d'une purge interne en 2010. « Promets-moi que tu vas arrêter de te geler et prendre soin de notre enfant », aurait-il dit à sa conjointe lorsqu'il l'a vue pour la dernière fois.

Pas de miracle, faute d'essence

Entre deux épisodes de cette guerre, la femme a raconté un plan pour le moins inusité qu'auraient fomenté les deux accusés, Denis et Lefebvre, et d'autres individus. Ils auraient projeté un coup baptisé « Le miracle » et qui consistait en un vol de lingots dans une mine d'or. Selon ce que l'on a pu comprendre du témoignage, les voleurs devaient se rendre à la mine, située à bonne distance, en motoneige, et Denis Lefebvre devait les récupérer, avec les lingots, en hélicoptère. Or, le plan n'aurait pas fonctionné, car un des responsables ne se serait pas assuré de remplir suffisamment les réservoirs d'essence des motoneiges.

Contre-interrogatoire serré

La femme a toutefois dû faire face à un contre-interrogatoire serré de la part des deux avocats des accusés, Me Christian Gauthier et Me Alexandre Bergevin. Ils ont notamment réussi à lui faire admettre qu'elle s'était parjurée dans ses déclarations aux policiers et lors d'un témoignage en cour. Ils ont également questionné la femme sur le fait que Benoit Denis et d'autres individus auraient comploté pour enlever, séquestrer et brûler avec une torche électrique Serge Pomerleau, Denis Lefebvre et Yves Denis afin de leur extorquer de l'argent, en plus de vouloir dévaliser « des gens importants » à Val-d'Or. La poursuite est assurée par Mes Jonathan Meunier, Myriam Corbeil, Geneviève Gravel et Patrick Lafrenière. Les deux parties ont fini de présenter leur preuve. Le procès, qui est présidé par l'honorable Éliane Perreault de la Cour supérieure, est suspendu pour les Fêtes et reprendra le 11 janvier avec le début des délibérations du jury.