Elles s'appellent Geneviève, Anna, Gail et Amélie-Frédérique. Hier, quatre victimes de l'entraîneur de ski Bertrand Charest ont pris la parole pour la première fois à visage découvert. Écorchées par leurs expériences, elles réclament un changement de cap dans le monde du sport. Deux d'entre elles affirment que plutôt que de les soutenir, Canada Alpin a essayé de les museler lorsqu'elles ont dénoncé leur agresseur.

Mis à jour le 5 juin 2018
Gabrielle Duchaine LA PRESSE

Il y a 20 ans, Canada Alpin a tenté de faire taire de jeunes athlètes qui venaient de dénoncer les abus de Bertrand Charest à la fédération sportive, allant jusqu'à leur faire signer des décharges de responsabilité pour se protéger, affirment deux victimes.

Hier, deux décennies plus tard, c'est à visage découvert que quatre des victimes de l'ex-entraîneur de l'équipe nationale féminine junior, reconnu coupable en juin 2017 de 37 chefs d'accusation d'inconduite et d'agression sexuelles sur 9 athlètes mineures, ont pris la parole publiquement. La voix souvent nouée par l'émotion, elles se sont livrées dans l'espoir que de telles situations ne se reproduisent jamais.

En marge de leur sortie, Anna Prchal et Gail Kelly, deux anciennes skieuses de haut niveau, ont affirmé à La Presse avoir signé des décharges lorsqu'elles ont dévoilé à Canada Alpin, en 1998, les agressions dont elles avaient été victimes.

La teneur exacte des documents sur lesquels les femmes, adolescentes à l'époque, ont apposé leur signature reste nébuleuse. Une source policière proche de l'enquête sur Bertrand Charest, qui confirme l'existence de telles décharges, explique qu'elles auraient été égarées par la fédération de ski il y a plusieurs années.

À la même époque, la fédération aurait enjoint aux jeunes sportives de se taire sur ce qui leur était arrivé « pour ne pas nuire à leur carrière », ajoute une source judiciaire bien au fait du dossier.

« Ça fait longtemps, mais oui, c'est mon souvenir qu'il fallait signer un [dégagement de responsabilité], de pas en parler. Qu'est-ce qui était dit [dans ce document], je ne peux pas dire, mais je me souviens d'avoir signé quelque chose », raconte Anna Prchal, qui ressent encore aujourd'hui beaucoup de colère envers son ancienne fédération.

« Fâchée... qu'ils n'aient pas été là pour nous aider, pour nous supporter. Je me suis sentie tellement seule. [...] On était jeunes. On n'avait pas le support. Il n'y a personne qui était à côté de moi pour me dire : "Es-tu correcte ? C'est toi la victime" », raconte Anna Prchal.

Gail Kelly nous a elle aussi confirmé avoir signé « une décharge » durant la même période.

La présidente de Canada Alpin n'a pas nié l'existence de tels documents, mais affirme n'en avoir jamais entendu parler directement et n'en avoir jamais vu une copie. « Je n'ai pas de documentation de cette époque. J'aimerais en savoir plus. Il y a tellement de documents que j'aimerais avoir. C'est 20 ans. C'est ce qu'il faut améliorer. On n'a pas une bonne manière de documenter. Si quelqu'un les a, je ne le sais pas », a dit Vania Grandi.

Une autre victime de l'entraîneur, Amélie-Frédérique Gagnon, qui a été l'une de ses toutes premières proies au début des années 90 alors qu'elle skiait à Mont-Tremblant puis pour la division Laurentienne, a pour sa part affirmé à La Presse qu'un entraîneur adjoint de l'époque était au courant de ce qui se déroulait entre Charest et elle derrière des portes closes. Il n'a rien dit.

« Je n'en avais pas parlé, mais ça s'était su par un adulte. Et cette personne a choisi de protéger le prédateur plutôt que de me protéger. Et il aurait pu protéger les 11 autres athlètes qui m'ont suivie », dit-elle.

À VISAGE DÉCOUVERT POUR FAIRE BOUGER LES CHOSES

Durant les presque 10 années qu'ont duré les agressions (1991-1998), des adultes ont su ou ont soupçonné ce qui ce passait, mais n'ont rien dit, remarque Amélie-Frédérique Gagnon. D'où l'importance, croit-elle, de sa prise de parole et de celle des trois autres femmes qui se sont dévoilées avec elle.

« Il faut éduquer les gens. C'est important. Je pense qu'il y a une partie que les gens ne comprennent pas de comment ça peut ruiner des vies. Et ce n'est pas juste nous. Ce n'est pas juste Canada Alpin », dit-elle.

Vendredi, dans un geste rare, quatre victimes de Bertrand Charest, Geneviève Simard, Gail Kelly, Anna Prchal et Amélie-Frédérique Gagnon, se sont adressées à la Cour supérieure pour obtenir la levée de l'ordonnance de non-publication sur leur identité. Un passage obligé avant de parler publiquement, puisqu'elles étaient mineures au moment des agressions.

Leur but : mettre des visages sur un mal souvent anonyme pour convaincre les gouvernements de mieux protéger les athlètes de tout le pays.

« Il faut du changement. J'ai des enfants. Je crois que les gens avaient besoin de voir un visage pour vraiment sentir ce qu'on a vécu, pour voir qu'il y a une urgence de rendre le sport plus sécuritaire », explique Anna Prchal.

Hier, c'est avec une émotion et une fébrilité palpables que le quatuor a affronté une meute de journalistes pour livrer son plaidoyer.

« CRITÈRE D'ÉLIGIBILITÉ » RÉCLAMÉS

Avec l'organisme de soutien et de promotion du sport B2dix et l'Association canadienne des entraîneurs, les femmes demandent la mise en place par les gouvernements fédéral et provinciaux de ce qu'elles appellent un « critère d'éligibilité », qui forcerait les fédérations sportives à obtenir une accréditation officielle pour avoir des subventions publiques.

Pour gagner cette accréditation, les fédérations devraient respecter trois critères :

• Une formation obligatoire en ligne sur les agressions sexuelles pour les entraîneurs, athlètes, bénévoles ;

• Des règles pour assurer la protection des athlètes ;

• Un ou des officiers indépendants, sorte d'ombudsman qui veillerait à l'application de cette protection et qui pourrait gérer lui-même les incidents.

• On espère une mise en place universelle de ces critères d'ici à avril 2020. Des négociations sont déjà en cours avec les divers ordres de gouvernement, selon le président de B2dix, JD Miller.

CHANGEMENTS

Hier, Québec et Ottawa ont d'ailleurs chacun annoncé des changements à venir dans la foulée de la conférence de presse.

Il semble que Sport Canada ait déjà un programme du genre, bien qu'il soit moins étoffé.

« Toutes les fédérations sportives financées par le gouvernement fédéral doivent avoir en place une politique sur la discrimination, le harcèlement et l'abus, afin d'être éligibles pour du financement à travers le Programme de soutien au sport », a indiqué par courriel l'attachée de presse de la ministre fédérale des Sports et des Personnes handicapées, Kirsty Duncan.

« Sport Canada revoit d'ailleurs ces politiques pour s'assurer de la conformité des organisations. »

Les victimes de Bertrand Charest en veulent plus.

« Je suis maman de trois enfants de 7 ans, 6 ans et 16 mois », a raconté Gail Kelly devant les médias, avant de prendre une pause pour se ressaisir. « Je suis toujours un peu émotive quand j'en parle. Ils pratiquent des sports et je vois dans leurs yeux l'émerveillement qu'un enfant devrait avoir tout en s'amusant. Pour moi, c'est difficile de les laisser pratiquer leur sport. Parce que pour moi, le sport n'est pas un environnement sécuritaire pour eux en ce moment. »

Selon Lorraine Lafrenière, chef de la direction de l'Association canadienne des entraîneurs, plusieurs fédérations sportives ont déjà des mesures en place pour protéger leurs athlètes, mais d'autres traînent la patte, ou croient à tort que leurs politiques actuelles suffisent.

En plus des mesures énumérées précédemment, Mme Lafrenière souhaite la mise en place d'une politique assurant « qu'aucun athlète mineur ne se retrouve seul avec un entraîneur ou un autre adulte pendant les déplacements, l'entraînement ou les autres activités ».

Photo archives La Presse

L'ex-entraîneur de ski Bertrand Charest a été reconnu coupable de 37 chefs d'accusation d'inconduite et d'agression sexuelles sur 9 athlètes mineures