Si la tendance se maintient, les tentatives de suicide et les suicides de détenus seront en hausse dans les 18 prisons du Québec cette année comparativement à l’an dernier.

Publié le 18 août
Daniel Renaud
Daniel Renaud La Presse

Alors que l’on a dénombré 47 tentatives de suicide et 5 suicides pour toute l’année 2021, on a déjà enregistré 45 tentatives de suicide et 5 suicides entre le 1er janvier et le 9 août 2022, selon des statistiques du ministère de la Sécurité publique du Québec.

« Je ne suis aucunement surprise », lance Me Nadia Golmier, avocate spécialisée en droit carcéral. Selon elle, les heures interminables – souvent 22 ou 23 heures sur 24, dit-elle – que les détenus passent dans leur cellule expliqueraient la hausse du nombre de tentatives de suicide et de suicides cette année.

« J’ai beaucoup de clients à Bordeaux et à Rivière-des-Prairies. Ils me disent : “Je n’en peux plus, je suis en train de devenir fou, j’entends des voix.” C’est régulier. Ils sont en état de détresse psychologique importante. Restant en cellule durant de très longues heures, ils sentent que leur état de santé se dégrade, ils font des crises d’anxiété », décrit la criminaliste.

PHOTO SARAH MONGEAU-BIRKETT, LA PRESSE

Établissement de détention de Rivière-des-Prairies

Un calvaire

« Les gens qui sont le moindrement fragiles, c’est inhumain de les laisser comme ça, enfermés dans leur cellule durant deux, trois jours, des fois quatre, avec une heure de sortie. À un moment donné, tu vires fou, si tu n’as pas de lecture ou rien pour t’occuper. Je peux comprendre les gens qui flanchent comme ça », renchérit Jonathan Blanchette, qui est sorti de prison le 29 juillet et affirme avoir été témoin de deux tentatives de suicide.

L’ex-détenu a passé 10 mois à Bordeaux, un « calvaire », dit-il. Il a tenu un registre de ses heures passées en cellule.

En 10 mois, M. Blanchette a passé 2600 heures en deadlock (confinement en cellule), soit l’équivalent de presque quatre mois. En 305 jours de détention à Bordeaux, il a eu accès à la cour extérieure 72 jours.

Un autre ex-détenu, qui a requis l’anonymat, a passé plus de trois mois le printemps dernier dans un établissement provincial qu’il décrit comme un « asile ».

Il raconte que la prison a été privée de médecin durant plusieurs semaines et qu’il a demandé en vain à voir un psychologue.

« Ils m’ont envoyé à un travailleur social. J’ai dû faire appel à une psychologue privée de l’extérieur, que je payais, et avec laquelle j’avais une consultation d’une heure en virtuel. Ce n’était pas tous les détenus qui pouvaient se payer cela », dit-il.

Deux fois plus à RDP

En 2020, année qui a marqué le début de la pandémie de COVID-19, on avait dénombré 13 suicides et 63 tentatives de suicide au total. La situation, qui s’était un peu améliorée l’an dernier, semble vouloir de nouveau se détériorer en 2022.

Les établissements de détention où sont survenues le plus de tentatives de suicide depuis le début de cette année sont celui de Rivière-des-Prairies (RDP) avec 16, celui de Québec avec 7, celui de Bordeaux (Montréal) avec 6 et l’établissement Leclerc (Laval) avec 5.

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

Établissement de détention de Bordeaux

À Bordeaux et à Rivière-des-Prairies, la plupart de ces tentatives sont survenues durant les derniers mois ; 5 des 6 tentatives à Bordeaux se sont produites depuis mai et 12 des 16 tentatives à l’établissement de Rivière-des-Prairies depuis juin.

Les 16 tentatives de suicide à RDP représentent 35 % de toutes les tentatives de suicide survenues dans les 18 prisons du Québec en 2022.

La faute au manque de personnel

Selon MGolmier, si, au début de la pandémie, les détenus passaient autant de temps dans leur cellule, c’était en raison des mesures sanitaires. Elle croit qu’en 2022, c’est en raison d’un manque de personnel et de moyens de pression exercés par les agents correctionnels.

« [Les agents correctionnels] ne feront pas nécessairement tout ce qui est en leur pouvoir pour qu’on sorte les gens de leur cellule plus longtemps. Depuis le début de l’été, je vois fréquemment des gens qui entrent en détention et ils vont avoir les mêmes vêtements sur le dos durant 20 jours », dit-elle.

« Ce ne sont pas des moyens de pression, mais oui, en raison du manque de personnel, des services aux détenus doivent être coupés, comme c’est le cas par exemple dans le réseau de la santé », rétorque Mathieu Lavoie, président du Syndicat des agents de la paix en services correctionnels du Québec.

Nous sommes en campagne de recrutement massif pour embaucher des effectifs, mais ça va prendre des mois et même des années avant de retrouver le niveau qu’on avait avant la pandémie.

Mathieu Lavoie, président du Syndicat des agents de la paix en services correctionnels du Québec

Le ministère de la Sécurité publique confirme que la pandémie a entraîné une augmentation des suicides et des tentatives de suicide dans les prisons, mais ne peut expliquer cette hausse en 2022.

Il souligne notamment qu’un programme de prévention du suicide a été mis en place dans chacun des 18 établissements et que le dépistage systématique du risque suicidaire se fait dès l’admission.

Une porte-parole du Ministère ajoute qu’en mars dernier, des mesures supplémentaires ont été mises en place à l’établissement de Rivière-des-Prairies pour améliorer les interventions en prévention du suicide.

« Les membres du personnel de l’Établissement de Rivière-des-Prairies font preuve de vigilance envers les signes précurseurs de détresse. Les chiffres démontrent que les mesures prises en mars, sans avoir diminué les passages à l’acte suicidaires, ont néanmoins manifestement permis de sauver plusieurs vies », nous a écrit cette porte-parole.

« Je crois qu’on en est rendu au point où il faudrait peut-être considérer des alternatives à l’incarcération. Lesquelles ? Je ne le sais pas. Mais à l’intérieur des murs, actuellement, ce sont des conditions dignes du tiers-monde », conclut Me Golmier.

Pour joindre Daniel Renaud, composez le 514 285-7000, poste 4918, écrivez à drenaud@lapresse.ca ou écrivez à l’adresse postale de La Presse.

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En savoir plus

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    Nombre de tentatives de suicide dans les prisons du Québec en 2018
    5
    Nombre de suicides dans les prisons du Québec en 2018
    Source : ministère de la Sécurité publique du Québec
  • 34
    Nombre de tentatives de suicide dans les prisons du Québec en 2019
    8
    Nombre de suicides dans les prisons du Québec en 2019
    Source : ministère de la Sécurité publique du Québec