« C’est odieux de la part d’un premier ministre. » L’ancien avocat de l’auteur présumé du triple homicide survenu à Montréal et à Laval condamne les propos « inacceptables » tenus par François Legault à la suite de la mort d’Abdulla Shaikh, abattu par la police.

Publié le 6 août
Léa Carrier
Léa Carrier La Presse

Vendredi, le premier ministre s’était demandé pourquoi Abdulla Shaikh avait « été relâché » alors qu’il était « déjà ciblé » par des accusations et qu’il avait des problèmes de santé mentale.

« Je suis content qu’on soit débarrassé de cet individu-là », avait-il déclaré au lendemain de la mort du suspect, abattu par la police dans un motel de l’arrondissement de Saint-Laurent.

« Le sang m’a fait trois tours quand j’ai entendu ça. J’étais abasourdi. C’est inacceptable », s’est tout de suite insurgé l’ancien avocat d’Abdulla Shaikh, MFrançois Legault, qui a le même nom que le premier ministre.

« Même les pires criminels » ont « le droit de subir un procès juste et équitable, de présenter un moyen de défense et d’être défendus », rappelle MLegault en entrevue avec La Presse.

« S’il y a quelque chose dont on ne doit pas se débarrasser, c’est bien les règles de droit », souligne celui qui a été procureur de la Couronne pendant 35 ans.

Selon MLegault, ce genre de propos peut aussi être « très stigmatisant pour les personnes qui souffrent de troubles mentaux ». « Ce n’est vraiment pas la chose à dire, et là, je mesure mes propos », dénonce l’avocat.

Rappelons qu’Abdulla Shaikh avait un diagnostic de schizophrénie et de traits de personnalité narcissiques et antisociaux, selon les documents judiciaires. En 2016, il avait été accusé entre autres d’agression sexuelle et d'agression armée. Son procès était prévu en janvier prochain, à Laval.

Dans une autre affaire de méfaits en 2018, il avait été reconnu comme non criminellement responsable. Il était depuis suivi en psychiatrie et avait été hospitalisé jusqu’en 2021.

Son état demandait une révision annuelle de la Commission d’examen des troubles mentaux, dont la dernière avait été effectuée en mars 2022.

Un autre commentaire dérangeant

Devant les médias, le premier ministre s’était aussi dit « content » du travail fait par les policiers, « qui ont agi rapidement ». Un commentaire qui a aussi fait sursauter MFrançois Legault, car l’opération policière fait actuellement l’objet d’une enquête du Bureau des enquêtes indépendantes (BEI).

« L’opinion du premier ministre ne doit pas primer sur le travail des policiers qui vont être appelés à enquêter. Ça met quand même une pression sur les enquêteurs du BEI », dit-il.

Tant que toute la lumière n’aura pas été faite sur les circonstances entourant la mort d’Abdulla Shaikh, qui aurait tiré vers les policiers avant d’être tué, l’avocat se réservera de commenter l’opération policière.

« Mais j’ai le droit de me poser des questions. Qu’est-ce qui a précédé ça ? Est-ce qu’on a pris toutes les mesures ? Est-ce qu’il y avait des gens de l’urgence psychosociale présents sur place ? », soulève-t-il. « Avant de dire que les policiers ont bien agi, attendons de voir ce que l’enquête va révéler », conclut l’avocat.

La plus récente victime de cette série d’homicides qui a secoué la métropole est Alex Lévis Crevier, un Lavallois de 22 ans. Il se déplaçait en planche à roulettes dans le quartier de Laval-des-Rapides quand sont survenus les tirs. Il aurait été ciblé au hasard. Deux hommes avaient été tués à une heure d’intervalle mardi soir. La première victime est André Fernand Lemieux, un homme de 64 ans, père du boxeur québécois David Lemieux.

Une heure plus tard, les agents ont retrouvé un homme gisant sur le sol, blessé par balle, à environ trois kilomètres du premier assassinat. Mohamed Salah Belhaj, agent d’intervention de l’hôpital en santé mentale Albert-Prévost, âgé de 48 ans, avait également succombé à ses blessures.

Comme plusieurs experts, MLegault espère que cette tragique affaire mette en lumière les failles du système. « Le suivi, c’est la clé. Autant à l’hôpital psychiatrique qu’à l’externe. Ça prend sans doute plus d’intervenants », croit-il.

Avec Henri Ouellette-Vézina, La Presse