Le nombre d’évènements impliquant des jeunes qui jouent les caïds avec des pistolets à plomb identiques à de véritables armes à feu a explosé dans la région métropolitaine. Chez les 12 à 17 ans, la hausse est alarmante, indiquent des données récoltées par La Presse.

Publié le 25 janvier
Tristan Péloquin
Tristan Péloquin La Presse

La scène s’est déroulée quelques jours avant Noël. Deux jeunes hommes, tout juste majeurs et prétendument impliqués dans le trafic de produits de vapotage, se sont donné rendez-vous dans le stationnement d’une station-service de Saint-Amable.

L’un d’eux a voulu forcer l’autre à lui donner ses « pods », les cartouches de vapoteuse extrêmement populaires chez les jeunes du secondaire. Les choses ont mal tourné.

Le premier a exhibé un pistolet à plomb en apparence identique à une véritable arme à feu. L’autre l’a aussitôt imité.

Les deux ont fait feu, mais une seule arme avait des plombs, selon nos informations.

Tommy Bergeron-Blain, 18 ans, a été arrêté quelques jours plus tard. Il est incarcéré depuis et fait face à des chefs d’accusation d’avoir utilisé une fausse arme à feu lors de la perpétration d’un vol qualifié, de port d’imitation d’arme à feu, ainsi que de complot, menaces, menaces de mort et harcèlement à l’égard de l’autre jeune homme, à qui il a tenté de voler les « pods ».

La Régie intermunicipale de police Richelieu Saint-Laurent enquête toujours sur l’évènement, lors duquel un mineur accompagnait un des deux assaillants.

Autre cas

Ce n’est pas le seul cas préoccupant que le corps policier a traité au cours des dernières semaines. Le 11 octobre dernier, un autre jeune homme de 18 ans, traînant un passé chargé au tribunal de la jeunesse, s’est pointé avec des complices chez sa victime, équipé d’une réplique d’arme à feu, d’un gilet pare-balles et d’une cagoule sur la tête. Il a défoncé la porte et menacé la personne, avec qui il avait eu une dispute quelques jours auparavant.

Quelques jours plus tard, les policiers ont saisi chez lui un mini-arsenal d’armes à air comprimé de « type airsoft », en plus d’une arme modifiée pour être capable de tirer des balles de calibre .22.

Il a été accusé de port d’arme dans un dessein dangereux, de menace d’utiliser une fausse arme, de complot et de méfait.

Les larmes aux yeux, les mains jointes dans un geste de prière lors de son passage en vidéoconférence devant le juge Richard Marleau, le jeune homme a eu son enquête sur remise en liberté en décembre dernier. Le magistrat a refusé de le libérer. « Ce n’est pas un attirail qui est banal. On se demande où M. peut accéder à toutes ces choses-là. Y’a comme un ‟mini-arsenal”, mais aussi des accessoires comme une veste pare-balles. C’est comme inquiétant. Ce n’est pas des affaires qu’on peut acheter au dépanneur », a dit le juge.

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Les répliques d’armes à feu dites « de type airsoft » (à microbilles) sont peu chères et ont des proportions identiques à celles de vraies armes à feu.

« C’est banalisé »

Dans les faits, ces répliques d’armes à feu, dites « de type airsoft » (à microbilles), sont très souvent vendues dans des magasins à grande surface. Elles sont peu chères et ont des proportions identiques à celles de vraies armes à feu. Certaines ont même le logo de fabricants comme Glock, Smith & Wesson ou Beretta, estampillé sur la carcasse ou le canon. Tant qu’elles ne sont pas assez puissantes pour causer des dommages ou la mort, elles ne sont pas assujetties à la Loi sur les armes à feu. Dans la plupart des cas, aucun permis n’est donc nécessaire.

« C’est rendu normal de trouver ça chez les jeunes. C’est banalisé », constate le capitaine Christian Cameron, enquêteur à la Régie intermunicipale de police Richelieu Saint-Laurent.

« On en saisit beaucoup dans des dossiers de stupéfiants, souvent dans les [boîtes à gants] d’autos. Les jeunes s’en servent pour intimider les autres. Mais ça reste grave », souligne le capitaine.

Selon le contexte, ça peut être considéré comme une vraie arme à feu au sens du Code criminel. Une personne qui est accusée d’utilisation d’une arme, ça peut aller jusqu’à un an de prison.

Le capitaine Christian Cameron, enquêteur à la Régie intermunicipale de police Richelieu Saint-Laurent

La plupart des services de police joints par La Presse ont indiqué ne pas tenir de registre précis des évènements impliquant de telles répliques d’armes.

Le Service de police de l’agglomération de Longueuil constate que leur utilisation est en forte hausse. Alors que 56 dossiers impliquant des armes à plomb ou des imitations d’arme à feu avaient été ouverts en 2018, ce nombre est passé à 86 en 2021 (jusqu’à novembre). Le nombre d’armes à plomb saisies est passé de 67 à 97 pendant la même période.

« La clientèle impliquée n’est pas spécifique à un groupe en particulier, mais ces armes sont définitivement plus populaires chez les jeunes. Le groupe des 12 à 17 ans subit une forte hausse [du nombre de dossiers ouverts] pour l’année 2021, soit de 155 % comparativement à 2020 », indique le porte-parole Francis Charrette.

« La facilité d’obtenir les armes via internet et leur faible coût pourraient expliquer la situation », ajoute-t-il.

Le Service de police de la Ville de Montréal rapporte aussi une hausse marquée du nombre d’armes à feu à air comprimé récupérées par ses agents lors d’interventions. Celui-ci a augmenté de façon constante depuis 2019, passant de 391 à 603 en 2021.

Usage légitime

Peu puissantes malgré leur apparence, les armes de type airsoft sont largement utilisées à des fins sportives dans des joutes où les plombs sont remplacés par des granules de fécule de maïs. Des groupes s’adonnant à des jeux de simulation militaire appelés « milsim » affectionnent leur apparence réaliste.

L’Association canadienne des chefs de police (ACCP) réclame cependant depuis le début des années 2000 que le Code criminel soit modifié pour que les répliques d’armes soient ajoutées à la liste des armes à feu prohibées, arguant qu’elles sont « pratiquement impossibles à distinguer des vraies » pour les policiers sur le terrain.

On les retrouve entre les mains des criminels pour l’extorsion au niveau de la rue, le vol, la protection personnelle contre d’autres criminels, et pour intimider ou terroriser les victimes lors de la perpétration d’une infraction.

L’Association canadienne des chefs de police

Le gouvernement Trudeau a tenté d’interdire l’importation, la vente et le transfert de répliques identiques d’armes à feu dans le cadre de son projet de loi C-21 interdisant les armes à feu de type militaire. La pièce législative, qui devait épargner les armes de type airsoft pourvu qu’elles ne soient pas des copies conformes d’armes à feu existantes et que leur puissance soit inférieure à 5,7 joules, est cependant morte au feuilleton au déclenchement des élections.

Un fort lobby s’est opposé au projet de loi, comprenant des manufacturiers et des associations sportives d’airsoft, et continue de se mobiliser pour empêcher l’imposition de nouvelles restrictions dans le cadre d’un nouveau projet de loi. L’Association des joueurs de paintball et d’airsoft du Québec a notamment produit des capsules pour inciter ses membres « à utiliser leurs gros bon sens », indique son porte-parole Louis-Philippe Larivière. « On dit aux gens de ne pas transporter leurs armes airsoft sur la banquette d’auto ou de ne pas les sortir quand on est en public. Les gens qui pratiquent l’airsoft de façon légitime aiment tellement leur sport qu’ils vont tout faire pour ne pas lui nuire. On est prêts à collaborer pour trouver des solutions », affirme M. Larivière

La Fédération sportive d’airsoft du Québec estime qu’il y a environ 10 000 joueurs au Québec.

Avec la collaboration de Daniel Renaud et Louis-Samuel Perron, La Presse

« Ça peut blesser »

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

À la boutique Camouflage de la rue Saint-Hubert, à Montréal, les amateurs de fusils à plomb sont servis.

Une réplique du fusil des vieux westerns de Clint Eastwood. L’imitation parfaite d’une arme de poing. En vente pour une centaine de dollars. À la boutique Camouflage de la rue Saint-Hubert, à Montréal, les amateurs de fusils à plomb sont servis. Ces armes sont accessibles pour les débutants dans le vaste univers du tir récréatif.

La Presse s’est présentée incognito dans la succursale pour y voir plus clair.

Un employé derrière un présentoir garni de pistolets en tout genre aborde nos journalistes d’un air avenant, prêt à répondre aux interrogations de clients potentiels. « Est-ce que c’est pour quelqu’un d’expérimenté, ou alors c’est plus pour se pratiquer au chalet avec les ados ? », questionne le jeune homme souriant devant un mur tapissé de carabines et de munitions.

Il nous avise de demeurer prudent quand on insiste à plusieurs reprises sur les questions de sécurité. « Il ne faut pas pointer l’arme sur quelqu’un. Ça peut blesser, ce n’est pas quelque chose à prendre à la légère », répète-t-il tout au long de la visite, avant de nous énumérer ses modèles les plus populaires, dont les prix varient entre 200 $ et 350 $.

« C’est vraiment très proche d’un vrai », dit-il en tenant fermement une arme de poing pointée dans les airs.

Mayssa Ferah, La Presse

Service de police de l’agglomération de Longueuil

Saisies d’armes à plomb

  • 2018 : 67
  • 2019 : 75
  • 2020 : 93
  • 2021 : 97 (1er janvier-15 novembre)

Nombre de dossiers impliquant minimalement une arme à plomb ou une imitation d’arme

  • 2018 : 56 dossiers (71 armes)
  • 2019 : 58 dossiers (75 armes)
  • 2020 : 67 dossiers (99 armes)
  • 2021 : 86 dossiers (106 armes) (jusqu’à la mi-novembre)

Service de police de la Ville de Montréal

Nombre d’armes à air comprimé reliées à un évènement

  • 2021 : 603
  • 2020 : 426
  • 2019 : 391