« Qu’est-ce qui est le plus rentable socialement ? » Selon un juge, c’est de ne pas nuire à la carrière d’un chercheur en éducation qui a filmé pendant des années l’entrejambe de femmes et d’adolescentes. Même s’il a toujours des « intérêts sexuels déviants » envers les jeunes et une « hostilité » envers les femmes, Simon Lamarre a bénéficié d’une absolution.

Mis à jour le 30 nov. 2021
Louis-Samuel Perron
Louis-Samuel Perron La Presse

« Il n’est pas dans l’intérêt public de neutraliser le savoir de l’accusé et de se priver d’une quinzaine d’années d’études ou de travail universitaires », a tranché le juge Jean-Jacques Gagné, lundi, au palais de justice de Montréal.

Pendant trois ans, Simon Lamarre s’est amusé à filmer les parties intimes de jeunes femmes et d’adolescentes à la piscine et dans le métro. Ses crimes ont cessé seulement lorsque des policiers en filature l’ont pris en flagrant délit à la station de métro Villa Maria. Dans l’escalier roulant, il glissait subtilement son cellulaire en dessous des jupes d’uniformes scolaires d’adolescentes de 14 ou 15 ans.

PHOTO ALAIN ROBERGE, LAPRESSE

Simon Lamarre (à droite)

À cette époque, le voyeur de 40 ans enseignait en 5e année du primaire à l’école Notre-Dame-de-Grâce (il a quitté son poste depuis) et terminait son doctorat en éducation. Le chercheur a aussi donné une trentaine de cours à l’Université de Montréal et à l’Université de Sherbrooke dans les dernières années.

Quelques semaines avant de plaider coupable à une accusation de voyeurisme, l’été dernier, Simon Lamarre a même accordé une entrevue à La Presse pour présenter ses recherches sur la faible présence des hommes en enseignement. Nous n’étions pas au courant alors des accusations.

S’il cherchait l’attention l’été dernier, lundi dans le corridor du palais de justice de Montréal, Simon Lamarre s’est plutôt dissimulé le visage avec son manteau pour fuir les médias, et ce, même après avoir bénéficié d’une peine clémente. Le juge Jean-Jacques Gagné s’est en effet rallié à la défense en accordant une absolution conditionnelle à l’accusé, assortie d’une probation de trois ans. À terme, il pourra ainsi se défaire de son casier judiciaire.

Absolution dans « l’intérêt public »

« Faut-il encourager l’accusé dans sa réhabilitation convaincante ou accroître son isolement par une stigmatisation ? Qu’est-ce qui pourrait nuire à l’intérêt public ou plutôt qu’est-ce qui est le plus rentable socialement ? » s’est notamment questionné le juge, avant de trancher que l’absolution n’allait pas « à l’encontre d’une dénonciation du comportement de l’accusé ».

En effet, l’absolution est non seulement dans « l’intérêt véritable » de Simon Lamarre afin de lui permettre de poursuivre une carrière, mais également dans « l’intérêt public », estime le juge. Simon Lamarre fait preuve de « transparence », démontre des remords et présente un risque de récidive « modéré », selon les experts. « Le public peut manifestement être rassuré », estime le juge.

« En réfléchissant à cette affaire, j’ai réalisé à quel point il est parfois difficile de faire abstraction de sentiments de dégoût ou plutôt d’indignation en évaluant la justesse d’une peine à imposer », a souligné le juge Gagné.

Je veux être clair : je ne banalise pas les gestes de M. Lamarre.

Le juge Jean-Jacques Gagné

La procureure de la Couronne MSylvie Lemieux ne réclamait d’ailleurs aucune peine d’emprisonnement, mais seulement un sursis de peine (sentence suspendue). MLemieux plaidait que le public serait « choqué » d’apprendre que Simon Lamarre pouvait à nouveau se retrouver en « position d’autorité » avec des étudiants.

« Mauvais message »

S’il dit « regretter » ses gestes, Simon Lamarre multiplie quand même les excuses, en disant avoir agi dans un état « d’égarement » et de « crise identitaire », alors qu’il était coincé dans une relation toxique. Selon la poursuite, Simon Lamarre se pose en victime de son ex-conjointe « méchante et castrante ».

C’est justement son ex-conjointe qui a dénoncé Simon Lamarre à la police après avoir découvert une douzaine de vidéos suspectes dans un vieil ordinateur du Centre de services scolaire de Montréal.

Son ex-conjointe l’avait d’ailleurs déjà confronté à ce sujet trois ans plus tôt. Simon Lamarre lui avait alors dit être stimulé par « l’interdit ».

Étonnamment, le juge passe sous silence dans son jugement plusieurs éléments contenus dans les rapports, notamment l’« hostilité envers les femmes » entretenue par Simon Lamarre, de même que sa « difficulté de sévère intensité pour les intérêts sexuels déviants envers les adolescents ».

« C’est un mauvais message à envoyer aux victimes. Ça nous confirme la nécessité d’avoir un tribunal spécialisé en matière de violence conjugale et de violence sexuelle », souligne Louise Riendeau, porte-parole du Regroupement des maisons pour femmes victimes de violence conjugale. Le Tribunal aurait dû faire preuve d’un « minimum de prudence », d’autant que l’accusé rejette la faute sur son ex-conjointe, ajoute-t-elle.

Lors des observations sur la peine, Simon Lamarre disait vouloir se « racheter » en aidant des contrevenants ou des personnes avec des troubles mentaux. Il était prêt à retourner aux études en travail social, par exemple. Il ne semblait toutefois pas exclure de poursuivre sa carrière en enseignement. Il a refusé de répondre à nos questions à la sortie de l’audience.

MAlexandre Goyette a défendu l’accusé.