Après avoir rencontré une cinquantaine d’acteurs du crime organisé québécois, les enquêteurs de Centaure, stratégie provinciale de lutte contre la violence liée aux armes à feu annoncée à la fin de septembre par la ministre de la Sécurité publique, Geneviève Guilbault, ont commencé cette semaine à visiter des membres des gangs de rue au cœur de dizaines d’évènements violents survenus à Montréal, plus particulièrement depuis deux ans, a appris La Presse.

Publié le 23 oct. 2021
Daniel Renaud
Daniel Renaud La Presse

Les policiers ont rencontré – ou le feront dans les prochains jours – plusieurs membres influents de gangs d’allégeance rouge, dont les Zone 43 et les Profit Kollectaz, impliqués dans de nombreux évènements de coups de feu, tentatives de meurtre et meurtres par arme à feu survenus depuis 2019 à Montréal et dans la région métropolitaine.

Ces deux gangs ennemis sont établis respectivement dans les arrondissements voisins de Montréal-Nord et de Rivière-des-Prairies.

Selon une compilation de La Presse, environ 160 évènements de coups de feu, tentatives de meurtre ou meurtres par arme à feu sont survenus à Montréal depuis le début de l’année, dont plusieurs dans le nord-est de la métropole.

D’après nos informations, sur 26 victimes de meurtre depuis le début de l’année dans la métropole, au moins six (une sur cinq) étaient liées à des gangs, dont les Zone 43 et les Profit Kollectaz.

Trois de ces six victimes sont mortes lorsque des rafales ont été tirées sur une base alléguée des Profit Kollectaz, boulevard Perras, dans le quartier Rivière-des-Prairies, en août dernier.

PHOTO SARAH MONGEAU-BIRKETT, ARCHIVES LA PRESSE

Policiers sur les lieux d’une fusillade ayant fait trois morts, dans Rivières-des-Prairies, en août dernier

Au cours des derniers mois, des experts ont témoigné en cour et déclaré que cette hausse du nombre de fusillades – souvent de haute intensité – à Montréal s’expliquait notamment par une plus grande facilité pour les jeunes de se procurer une arme, par des conflits exacerbés sur les réseaux sociaux et par une « culture des armes à feu ».

Le fait que les membres de gang plus vieux n’auraient plus d’influence sur les plus jeunes serait toutefois un autre facteur à considérer, ont confié des policiers à La Presse.

Les enquêteurs de Centaure ont aussi rencontré ces dernières semaines quelques-uns de ces membres de gang plus âgés, établis, respectés et ayant des liens avec le crime organisé, mais ceux-ci n’ont pas tous voulu collaborer avec eux, a appris La Presse.

Visite indésirable

Depuis la fin de septembre, les enquêteurs de Centaure ont également rencontré une vingtaine de membres des Hells Angels et près d’une trentaine d’acteurs de la mafia, du crime organisé libanais et du crime organisé autochtone, nous a-t-on dit. Certaines de ces rencontres ont été virtuelles en raison des risques associés à la COVID-19.

Les policiers disent vouloir ainsi faire pression sur ces organisations pour réduire la circulation d’armes à feu et le nombre de fusillades, qui ne cesse d’augmenter depuis 2019.

« Il y en a qui n’ont pas voulu collaborer, qui nous ont dit qu’ils ne sont pas mêlés à ça ou qu’ils n’ont aucune influence. Mais la plupart n’aiment pas ça [la violence dans les rues] et nous ont dit qu’ils feraient passer le message », a rapporté une source policière.

« Les motards, mafieux ou autres acteurs du crime organisé savent tous que les violences amènent plus de financement pour la police, plus de pression et ils n’aiment pas ça quand nous allons cogner à leur porte. Ces rencontres ont aussi un effet préventif. Elles ralentissent les activités du crime organisé », renchérit une autre.

Le but premier des policiers de l’opération nationale Centaure est de s’attaquer aux importateurs et aux distributeurs d’armes à feu, et non pas aux jeunes qui tirent dans les rues de Montréal.

Ceux-ci sont plutôt visés par des enquêtes des équipes locales de lutte contre les crimes liés aux armes à feu du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM).

PHOTO PASCAL RATTHÉ, ARCHIVES COLLABORATION SPÉCIALE

Enquêteurs de Centaure lors d’une « opération visibilité » à Montréal, début octobre

Mais les responsables de Centaure croient qu’en plus des disputes entre gangs ou des conflits exacerbés par les réseaux sociaux, des évènements de coups de feu qui surviennent dans la région de Montréal ou ailleurs sont ordonnés directement par le crime organisé.

Pas un appel à l’aide

Par ailleurs, la déclaration jeudi d’un député du Parti libéral du Québec selon laquelle « c’est le devoir de tout le monde », y compris de la mafia, de lutter contre les fusillades, en réaction à un article paru dans Le Journal de Montréal, a fait bondir des policiers actifs et retraités qui ont requis l’anonymat, car ils ne sont pas autorisés à parler aux médias.

« Oui, cela arrive que nous allions voir des criminels parce que la tension est rendue très forte, mais nous ne leur demandons jamais leur aide. Au contraire. On leur fait passer un message. On leur dit qu’en raison de cette situation, nous serons davantage sur leur dos, nous développerons plus de sources et nous leur ferons encore plus mal », nous a dit l’un d’eux.

Jeudi, les enquêteurs de l’Équipe intégrée de lutte contre le trafic d’armes, composée d’enquêteurs de la Sûreté du Québec et du SPVM, et faisant partie de la stratégie Centaure, ont arrêté un homme soupçonné de production d’armes à feu.

Lors d’une perquisition dans l’arrondissement de Saint-Laurent, dans le nord-ouest de Montréal, ils ont saisi cinq armes à feu dont l’une était en fabrication, des pièces d’armes à feu, trois machines servant à la fabrication d’armes à feu et des plans de fabrication.

L’enquête, qui se poursuit, a été amorcée en septembre à la suite d’informations obtenues de Postes Canada, et est menée avec l’aide de l’Agence des services frontaliers du Canada.

Pour joindre Daniel Renaud, composez le 514 285-7000, poste 4918, écrivez à drenaud@lapresse.ca ou écrivez à l’adresse postale de La Presse.