(Salaberry-de-Valleyfield) Des enfances volées, des vies brisées, des secrets enfouis. Les victimes du père Jean Pilon ont vécu dans la souffrance et la honte pendant plus de trois décennies. Mercredi, elles ont rompu le silence devant leur agresseur. Le prêtre des Clercs de Saint-Viateur a été condamné à trois ans et demi d’emprisonnement pour avoir agressé sexuellement 12 élèves dans les années 1980.

Louis-Samuel Perron
Louis-Samuel Perron La Presse

« Je suis devenu un danger public, en marge de la société. Je me suis retrouvé à la rue et je me suis prostitué. C’est ça que tu m’as appris, Jean ! », a fulminé Albert*, en se tournant vers le « pervers pédophile », assis au premier rang dans la salle. Un témoignage percutant accueilli par des applaudissements des victimes au palais de justice de Salaberry-de-Valleyfield.

Neuf des douze victimes du religieux ont livré des récits poignants mercredi, alors que l’accusé de 79 ans a plaidé coupable à 12 chefs d’accusation de grossière indécence pour des crimes sexuels commis de 1982 à 1988. Pour la plupart, c’était la première fois qu’elles se confiaient sur ces évènements traumatisants.

À l’époque, le père Jean Pilon était une figure d’autorité au Collège Bourget, à Rigaud. Le pédophile profitait ainsi de la vulnérabilité des pensionnaires pour créer une relation de confiance. La porte de son bureau – adjacent à sa chambre – était toujours ouverte. Son modus operandi consistait à d’abord masser les pieds de ses victimes, avant de faire des gestes intrusifs à caractère sexuel.

Des jeunes trahis

Si certaines victimes ont été agressées une seule fois, d’autres l’ont été à de nombreuses occasions. Dans tous les cas, les conséquences ont été dramatiques pour les victimes, de jeunes garçons et filles loin de leurs proches, trahis par un prêtre en apparence bienveillant qui avait gagné leur confiance.

« Vous avez usé de votre figure d’autorité pour assouvir vos désirs pernicieux à l’aide de moyens immoraux », a lancé Tony*, marqué à vie par une agression dont il se sentait « responsable ».

PHOTO IVANOH DEMERS, ARCHIVES LA PRESSE

Le prêtre Jean Pilon, en 2003

« Cet homme se disait un homme de Dieu. Dans ma tête d’enfant, un homme en qui je peux avoir entièrement confiance, à qui je dois respect et obéissance », a résumé Hubert*, qui a souffert de nombreuses dépendances au cours de sa vie. « Des sentiments de honte et de colère m’habitent encore », a-t-il confié.

Une douleur qui persiste

La souffrance est toujours palpable pour Félix*, qui consacre maintenant sa vie à « protéger les enfants » comme enseignant. « Vous m’avez volé la vie, vous avez volé la vie de centaines d’enfants. À 14 ans, vous avez fait le choix de me couper les ailes », a-t-il déclaré, en évoquant la « cruauté et la malveillance » du religieux.

Problème d’alcool, crises de panique, anxiété généralisée : Ulysse* se décrit comme un homme « blessé, meurtri et traumatisé ». « J’étais un élève docile. Le père Pilon, en sa qualité de directeur des études, a abusé de ma confiance. Il a profité de ma jeunesse, de ma détresse et de ma grande vulnérabilité », a-t-il confié.

Seule fille parmi les victimes, Véronique* a raconté à quel point on l’avait traitée de « fabulatrice » ou de « folle », lorsqu’elle a voulu dénoncer son agresseur. « On m’a sommée de me taire », dit-elle. Depuis, elle vit « recroquevillée sur elle-même ». Son corps est en « détresse permanente ».

Gaétan*, lui, est en prison depuis 35 ans. Une « prison » dans sa tête. « Il a gâté ses bas instincts sur des enfants », lâche-t-il, avec mépris. C’est pourquoi Gaétan tenait à regarder son bourreau droit dans les yeux mercredi pour le questionner. Combien de victimes a-t-il faites ? Qui était au courant chez les frères ?

Le juge Bertrand St-Arnaud l’a toutefois rappelé à l’ordre. « Le gars a détruit notre vie. Il a réellement détruit notre vie ! En secondaire 2, j’ai eu la dernière semaine de scolarité de ma vie. J’ai été brisé très jeune », a lancé Gaétan.

Monsieur le juge, allez-vous nous supporter ? Moi, j’ai eu 35 ans, emprisonné dans ma tête. Je vous demande d’augmenter la peine de cinq ans. Vous avez le pouvoir de le faire.

Gaétan, victime de Jean Pilon

Ainsi, au moment d’imposer une peine de trois ans et demi de détention à Jean Pilon, le juge St-Arnaud a pris un long moment pour expliquer pourquoi il était tenu d’entériner la suggestion commune raisonnable des avocats en vertu des enseignements de la Cour suprême. Le juge a aussi rappelé qu’en plaidant coupable, Jean Pilon évitait aux victimes de témoigner dans un long procès à l’issue incertaine.

Avant de se faire passer les menottes, Jean Pilon s’est adressé aux victimes pour leur demander « sincèrement pardon ». « Je suis démoli. Démoli profondément intérieurement. Ça me fait mal. Et désolé, désolé de ce que j’ai pu vous faire vivre », a-t-il déclaré.

MUlrich Gautier a défendu l’accusé, alors que MMylène Brown représentait le ministère public. Notons que 360 victimes alléguées font partie d’une action collective visant les Clercs de Saint-Viateur. D’autres prêtres de cette congrégation sont toujours en attente de leur procès criminel.

* Prénoms fictifs pour protéger l’identité des victimes