Le nombre d’opérations policières visant à raisonner ou maîtriser un forcené ou une personne en détresse a augmenté à la Sûreté du Québec et dans les corps de police majeurs de la région de Montréal depuis le début de la pandémie de COVID-19.

Daniel Renaud
Daniel Renaud La Presse

Les policiers croient que la pandémie pourrait expliquer cette tendance à la hausse, mais demeurent prudents. Ils pensent que seules des recherches plus poussées effectuées par des experts permettraient de le confirmer.

La Presse a demandé à la Sûreté du Québec (SQ), au Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), au Service de police de Laval (SPL) et au Service de police de l’agglomération de Longueuil (SPAL) de lui fournir les statistiques sur les opérations visant à maîtriser les personnes qui peuvent être armées, qui se barricadent et refusent d’obtempérer, qui constituent un danger pour elles ou pour autrui, qui ont, dans la plupart des cas, des problèmes de santé mentale, qui sont en crise et ont souvent les facultés affaiblies.

PHOTO FOURNIE PAR LA POLICE DE LONGUEUIL

Déploiement policier lors d’une opération Filet du Service de police de l’agglomération de Longueuil

Dans les quatre corps de police, il y a, dans de tels cas, deux niveaux d’intervention appelés opération Filet et opération Préfilet (ou Veille Filet pour la Sûreté du Québec).

Pour les opérations Préfilet, les quatre corps de police ont prévu différents mécanismes et interventions, par exemple l’envoi de policiers formés en santé mentale (RIC, ou « répondants en intervention de crise »), de policiers spécialisés dans les interventions auprès des personnes vulnérables, d’un duo policier-travailleur social ou des communications rapides et soutenues avec des officiers responsables, de façon à désamorcer la situation avant qu’elle dégénère.

Une opération Filet est déclenchée lorsque la situation n’a pu être réglée. Une importante structure est alors mise en place : érection d’un périmètre, fermeture de rues, évacuation de maisons, déploiement des policiers du Groupe tactique d’intervention, déplacement d’un poste de commandement mobile, envoi d’un commandant d’opération, d’enquêteurs négociateurs, d’un maître-chien, etc., selon les circonstances et la nature de la menace.

Un élément déclencheur

La Sûreté du Québec a dénombré 75 opérations Filet (de type 2, comme elle les appelle) et opérations Veille entre le 15 avril 2019 et le 14 avril 2020, comparativement à 97 entre le 15 avril 2020 et le 31 mars dernier, une hausse de près de 30 %.

« Nous n’avons pas fait d’enquête ou de recherche pour établir un lien direct entre la pandémie et la hausse des opérations. Par contre, nous pouvons dire que dans quelques cas, la pandémie a été un élément déclencheur ou un facteur aggravant », affirme le capitaine Nicolas Roberge, de la SQ, selon qui la COVID-19 a été évoquée sur les lieux de certaines interventions.

M. Roberge cite notamment un cas où la SQ a dû intervenir auprès d’un homme qui retenait de force les membres de sa famille dans sa maison, de crainte qu’ils ne contractent la COVID-19.

« On a noté également le facteur complotiste », poursuit le capitaine Roberge.

Il y a des gens plus fragiles qui sont tombés dans les théories du complot. Cela a pu amener une certaine motivation. Des gens qui en voulaient à la société, qui décidaient de s’enfermer dans leur maison, où celle-ci devenait un havre.

Le capitaine Nicolas Roberge, de la SQ

À Montréal, le SPVM a enregistré 11 opérations Préfilet en 2019, avant la pandémie, et 23 en 2020, le double.

Il y a eu 11 opérations Filet en 2019, 12 en 2020 et déjà 9 en 2021, en un peu moins de quatre mois. Pour chacune de ces trois années, les opérations Filet étaient liées à des problèmes de santé mentale dans 56 % à 64 % des cas.

« Les chiffres parlent d’eux-mêmes. On a déjà neuf opérations Filet déclenchées en 2021, dont 56 % sont des cas de santé mentale. Ça suit une tendance. Ce sont des gens déjà vulnérables, mais je pense que la pandémie est un facteur à ajouter à leur vulnérabilité. La SQ et nous, on fait le même constat. Mais est-ce que la pandémie a accentué le phénomène ? On ne peut pas le dire hors de tout doute. Ça prendrait une recherche plus poussée par des spécialistes qui analyseraient chaque cas », dit le commandant Paul Verreault, des Crimes majeurs du SPVM, responsable des opérations Filet à Montréal.

Et sur les deux rives ?

Sur le territoire du Service de police de l’agglomération de Longueuil, on relève une seule opération Filet pour chacune des années 2019, 2020 et 2021. En revanche, le nombre d’interventions Préfilet est passé de 7 à 11 de 2019 à 2020, année de pandémie. Et on en compte déjà 5 durant le premier trimestre de 2021.

« Onze interventions Préfilet en 2020, c’est beaucoup », affirme l’inspecteur-chef Pierre Marchand, du SPAL.

C’est sûr que les personnes sont davantage laissées seules à elles-mêmes et isolées depuis le début de la pandémie.

L’inspecteur-chef Pierre Marchand, du SPAL.

« On travaille en mode relation d’aide, avec une police de proximité, pour essayer d’intervenir le moins possible en filet et le plus possible en amont et prévenir une aggravation », renchérit son collègue, l’inspecteur Pierre Duquette.

À Laval, le nombre d’opérations Filet est demeuré stable depuis le début de la pandémie. En revanche, les chicanes de famille ont augmenté de 14 % par rapport à 2019. On note également 96 appels de plus pour des individus avec un état mental perturbé et une augmentation du nombre de suicides.

« On est toujours en train d’analyser le phénomène de la pandémie et il est trop tôt pour tirer des conclusions. Par contre, on remarque certains changements au niveau des gens avec un état mental perturbé et du bien-être de la santé mentale. C’est clair, selon les appels reçus », indique l’inspecteur François Dumais, des Crimes majeurs du Service de police de Laval.

C’est la SQ qui forme les policiers en opération Filet à l’École nationale de police du Québec et qui effectue, tous les deux ans, la mise à jour de cette formation.

« On cherche vraiment à avoir un minimum d’usage de la force possible et le but premier, c’est de protéger à la fois le public, la personne et les intervenants », conclut le commandant Paul Verreault, du SPVM, des propos repris unanimement par tous les autres officiers interrogés dans cet article.

Pour joindre Daniel Renaud, composez le 514 285-7000, poste 4918, écrivez à drenaud@lapresse.ca ou écrivez à l’adresse postale de La Presse.

Besoin d’aide ?

Ligne québécoise de prévention du suicide : 1 866 APPELLE (277-3553)

Consultez le site de l’Association québécoise de prévention du suicide

Service de police de la Ville de Montréal

2018 : 9 opérations Filet (dont 5 cas de santé mentale) et 23 opérations Préfilet
2019 : 11 opérations Filet (dont 7 cas de santé mentale) et 11 opérations Préfilet
2020 : 12 opérations Filet (dont 7 cas de santé mentale) et 23 opérations Préfilet
2021 : 9 opérations Filet (dont 5 cas de santé mentale) et 6 opérations Préfilet (au 23 avril)

Sûreté du Québec 

2018-2019 : 30 veilles et 10 opérations Filet 2, 2019-2020 : 50 veilles et 25 opérations Filet 2, 2020-2021 : 72 veilles et 25 opérations Filet 2 (au 31 mars)

Service de police de Laval 

2018 : 4 opérations Filet
2019 : 2 opérations Filet
2020 : 2 opérations Filet
2021 : 1 opérations Filet

+ 14 % : hausse du nombre de disputes familiales en 2020, comparativement à 2019
+ 41 % : hausse du nombre de suicides (10 de plus en 2020 qu’en 2019)
+ 20 % : hausse du nombre d’appels reçus par l’Unité d’urgence sociale du SPL pour des personnes suicidaires en 2020, comparativement à 2019

Service de police de l’agglomération de Longueuil 

2019 : 1 opération Filet et 7 opérations Préfilet
2020 : 1 opération Filet et 11 opérations Préfilet
2021 : 1 opération Filet et 5 opérations Préfilet (au 31 mars)