La comédienne affirme qu’elle a été « brutalement violée » par l’ex-magnat de l’humour en 1994.

Véronique Lauzon Véronique Lauzon
La Presse

Une des femmes du collectif « Les Courageuses », qui voulait intenter une action collective contre Gilbert Rozon, revient à la charge. Cette fois, de manière individuelle et par une poursuite au civil.

Patricia Tulasne a déposé jeudi au palais de justice de Montréal une poursuite contre le fondateur de Juste pour rire. Elle demande 1,6 million en dommages-intérêts et dommages punitifs. « Par la présente procédure, elle demande que justice soit faite, que la vérité de l’agression qu’elle a subie soit démontrée, que les mensonges du défendeur soient exposés, que le défendeur paie pour les dommages qu’il lui a causés », peut-on lire dans le document judiciaire.

La comédienne affirme que l’agression sexuelle a eu lieu en août 1994, alors qu’elle jouait dans la pièce de théâtre Le dîner de cons, présentée au Festival Juste pour rire.

Lors d’un souper avec la troupe de théâtre au restaurant Le Piémontais, Gilbert Rozon lui aurait proposé de la reconduire à sa résidence, puisque les deux habitaient à Outremont.

« Pendant le trajet, le défendeur s’est comporté de manière correcte et aucunement dragueur. Il n’a donné à la demanderesse aucune raison de se méfier », lit-on dans la poursuite déposée par ses avocats, MBruce W. Johnston et MAnne-Julie Asselin.

Arrivé devant la résidence de Mme Tulasne, Gilbert Rozon lui aurait demandé s’il pouvait entrer chez elle, ce qu’elle aurait refusé. Il serait tout de même sorti de sa voiture et l’aurait accompagnée dans sa promenade avec son chien. « La demanderesse se demandait pendant toute la promenade comment se débarrasser du défendeur, mais hésitait à l’envoyer promener en raison de l’influence de Rozon dans le milieu artistique. »

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

Gilbert Rozon

À la fin de la promenade, devant la porte de la maison de la comédienne, « le comportement du défendeur aurait radicalement changé ». Il se serait introduit de force dans l’appartement de Mme Tulasne.

Il a alors plaqué la demanderesse contre le mur, s’est jeté sur elle et s’est mis à déboutonner sa robe.

Extrait de la poursuite déposée par les avocats de Patricia Tulasne

Craignant les conséquences si elle résistait et étant « en état de choc », elle se serait « laissé faire ». « Le défendeur l’a traînée dans la chambre à coucher, a baissé son pantalon et, à froid, sans mettre de condom, l’a agressée sexuellement. »

Toujours dans la poursuite civile déposée jeudi, Mme Tulasne confie qu’elle aurait eu des idées noires après les évènements, qu’elle aurait quitté son conjoint et son appartement à Montréal « pour vivre en campagne puisqu’elle voulait être seule et ne voulait pas avoir de contact avec qui que ce soit ». Elle allègue être célibataire depuis ce temps.

L’avocat de Gilbert Rozon, MRaymond Doray, a décliné notre demande d’entrevue et a indiqué que son client ne souhaitait pas commenter la poursuite.

« Elle persiste et signe »

MSophie Gagnon, directrice générale de la clinique juridique Juripop, a dit que Mme Tulasne fait preuve de beaucoup de détermination.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

Me Sophie Gagnon, directrice générale de la clinique juridique Juripop

Après avoir essuyé plusieurs revers de la part de la justice, elle persiste et elle signe.

Sophie Gagnon, directrice générale de la clinique juridique Juripop

Rappelons que dans la foulée du mouvement #moiaussi à l’automne 2017, Patricia Tulasne et huit autres femmes ont dénoncé les agressions qu’elles auraient subies de la part de Gilbert Rozon dans Le Devoir et au 98,5 FM.

Le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) a ensuite analysé plusieurs plaintes contre Gilbert Rozon, dont une de Mme Tulasne. Le Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP) n’en a finalement retenu qu’une seule, soit celle de viol et attentat à la pudeur à l’endroit d’Annick Charette.

À ce sujet, le 15 décembre 2020, l’ancien magnat déchu de l’humour a été acquitté.

Patricia Tulasne faisait également partie du collectif « Les Courageuses », qui a déposé en novembre 2017 une demande d’autorisation d’exercer une action collective visant à représenter toutes les personnes qui auraient été agressées ou harcelées sexuellement par M. Rozon, le 27 novembre 2017. Cette demande a été rejetée par la Cour suprême du Canada le 16 novembre 2020.

MGagnon précise que les tribunaux ne s’étaient alors pas prononcés sur la validité des allégations ou des droits des Courageuses envers M. Rozon, « mais considéraient tout simplement que le véhicule procédural de l’action collective n’était pas approprié pour faire valoir leurs droits ».

Les Courageuses pouvaient ainsi faire valoir leurs droits de manière individuelle, comme Mme Tulasne a décidé de le faire. Est-ce que d’autres femmes du collectif vont aussi poursuivre au civil M. Rozon ? MGagnon ne le sait pas, mais elle ajoute qu’« elles pourraient très bien le faire », dont Annick Charette.

D’après cette avocate, de nombreuses personnes décident toutefois de ne pas se tourner vers le civil, puisqu’il s’agit d’une justice privée et que les plaignants doivent débourser de l’argent. « On parle de dizaines de milliers de dollars, c’est donc un obstacle de taille. »