Un ex-enquêteur du FBI qui a longuement travaillé sur le projet d’attentat du Millénaire indique que les forces de l’ordre canadiennes ont intercepté une conversation téléphonique dont ils ont exagéré l’importance auprès de leurs homologues américains, alimentant les soupçons envers Mohamedou Ould Slahi. Des juristes s’inquiètent par ailleurs de l’impact d’interrogatoires menés par des agents canadiens avec le ressortissant mauritanien à la prison militaire américaine de Guantánamo, où il est demeuré détenu pendant 14 ans.

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

« L’information est venue des Canadiens »

Un ex-agent du FBI qui a longuement enquêté sur le projet d’attentat du Millénaire affirme que les forces de l’ordre canadiennes ont transmis aux États-Unis la teneur d’une conversation téléphonique interceptée électroniquement dont l’importance a été grandement exagérée, alimentant du coup les soupçons envers Mohamedou Ould Slahi.

L’agent Frederick Humphries a indiqué en entrevue à La Presse la semaine dernière que la police fédérale américaine « n’avait pas les moyens » requis pour capter elle-même la conversation en question, enregistrée à Montréal à l’époque de l’arrestation du terroriste Ahmed Ressam, survenue en novembre 1999.

« L’information est venue des Canadiens », a indiqué M. Humphries en précisant que le Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS), contrairement à la Gendarmerie royale du Canada (GRC), avait déjà déployé à l’époque de l’arrestation de Ressam les dispositifs requis pour procéder à de l’écoute.

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Ahmed Ressam

M. Humphries note que le SCRS s’intéressait déjà depuis plusieurs mois à Ressam et à un groupe de ressortissants nord-africains fréquentant une mosquée de Montréal sans avoir « pris la pleine mesure » de la menace que représentait le jeune homme d’origine algérienne.

Son arrestation en novembre 1999 à la frontière américaine avec une voiture dont le coffre était chargé d’explosifs a entraîné une intensification de la surveillance de la « bande de gars », selon l’expression utilisée alors par le SCRS, et l’ouverture formelle d’une enquête par la GRC en collaboration avec le FBI.

Ces efforts auraient permis notamment l’interception d’un échange téléphonique dans lequel M. Slahi, qui fréquentait la mosquée en question, demande à un homme qui devait venir prendre le thé d’apporter du sucre.

Le ressortissant mauritanien, qui adore le thé très sucré, maintient que la conversation était anodine, mais des agents y ont plutôt vu, déplore-t-il, une conversation codée traitant d’explosifs et ont fait part de leurs suspicions à leurs homologues américains.

Elles étaient alimentées notamment par l’identité de l’interlocuteur du ressortissant mauritanien, Raouf Hannouchi, qui était soupçonné de faire partie du projet d’attentat du Millénaire avec Ressam. Il n’a pas été arrêté au Canada, mais sera appréhendé par les États-Unis après les attentats du 11 septembre 2001 et envoyé en Tunisie pour y être incarcéré.

M. Humphries maintient que la conversation interceptée est une « diversion » qui est devenue une sorte « d’obsession » pour certains enquêteurs du côté américain ainsi que des interrogateurs à la prison de Guantánamo. Lui-même dit n’y avoir jamais accordé une grande importance ou vu une preuve crédible de complicité de la part du Mauritanien, qui est demeuré détenu 14 ans à la prison militaire avant d’être relâché sans accusation en 2016.

M. Slahi, qui s’était retrouvé sur l’écran radar des services de renseignements américains au début des années 1990 après avoir brièvement combattu en Afghanistan avec les moudjahidines et reçu un appel d’un cousin devenu proche d’Oussama ben Laden, est convaincu, à la lumière de l’importance accordée à cette conversation téléphonique, que les autorités canadiennes ont contribué à ses difficultés avec les États-Unis.

Interrogatoires à Guantánamo

Mohamedou Ould Slahi s’inquiète, dans la même veine, de l’impact d’interrogatoires menés par le SCRS avec lui à Guantánamo en 2003.

Le ressortissant mauritanien affirme que des agents l’ont questionné à deux occasions distinctes durant l’année sur diverses personnes soupçonnées de terrorisme en lien avec le projet d’attentat du Millénaire. Ils lui auraient aussi présenté une série de photos montrant qu’il avait été activement surveillé à Montréal.

Ces interrogatoires, dit-il, sont survenus en parallèle avec ceux de l’enfant soldat d’origine canadienne, Omar Khadr, qui a été rapatrié au pays des années plus tard à l’issue d’une longue bataille juridique et politique.

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Omar Khadr

Dans un contre-interrogatoire datant de février 2005 mené par les avocats de M. Khadr, un ex-haut responsable du SCRS, William John Hooper, a indiqué que le jeune homme n’était pas le seul « détenu d’intérêt pour le service » à Guantánamo lorsqu’on lui demandait d’expliquer le temps passé sur place par les agents.

Le Toronto Star, dans un article paru en 2008, a indiqué en citant des sources anonymes que trois autres détenus, dont M. Slahi et un ressortissant algérien ayant aussi vécu au Canada à la fin des années 1990, Djamel Ameziane, avaient également été interrogés par le SCRS à Guantánamo. Le Service n’a cependant jamais confirmé cette information et refuse aujourd’hui de commenter l’affaire.

Wells Dixon, l’avocat américain qui représentait M. Ameziane, a indiqué vendredi que son client avait effectivement été interrogé sur place par le SCRS, mais n’a pu fournir de détails. L’homme a été renvoyé dans son pays natal après 12 ans de détention, sans accusation.

« Deux poids, deux mesures »

Un des avocats de M. Khadr a tenté à la fin des années 2000 d’obtenir en Cour fédérale un compte rendu des interrogatoires de M. Slahi après avoir eu vent de leur existence. Il a ciblé à cette fin le SCRS et la GRC.

Le juge au dossier a indiqué qu’il était convaincu que des agents canadiens avaient mené de tels interrogatoires sur place, mais il a refusé d’ordonner la divulgation de leur contenu sous prétexte que le ressortissant mauritanien, résident permanent canadien au moment de son arrestation, n’était pas citoyen et ne pouvait se prévaloir des protections prévues dans la Charte des droits et libertés de la personne.

La Cour suprême avait accordé ce droit à M. Khadr après avoir conclu que les agents du SCRS avaient violé la Charte en l’interrogeant dans un contexte contrevenant aux obligations canadiennes en matière de respect des droits de la personne.

Alex Neve, un professeur de droit qui a longuement dirigé la section canadienne anglophone d’Amnistie internationale, pense que la décision crée une situation « déplorable » et suggère qu’il existe une forme de « deux poids, deux mesures » en matière de respect des droits de la personne pour des agents gouvernementaux intervenant hors du pays.

Le juriste pense qu’une enquête indépendante s’impose pour mettre en lumière le rôle exact des forces de l’ordre canadiennes dans les démêlés de M. Slahi et déterminer quels étaient les renseignements communiqués aux États-Unis.

La demande paraît d’autant plus cruciale, dit-il, que plusieurs ressortissants canadiens ont été appréhendés arbitrairement par les autorités américaines au début des années 2000 et envoyés à l’étranger pour être torturés. C’est le cas notamment de l’ingénieur Maher Arar, qui a reçu des excuses d’Ottawa et une indemnisation de 10 millions de dollars.

Amnistie internationale a lancé un appel en faveur d’une enquête dans le dossier de M. Slahi il y a 10 jours, qui a reçu l’appui du Nouveau Parti démocratique (NPD).

Une porte-parole du ministère de la Sécurité publique a rejeté la demande en disant n’avoir connaissance « d’aucune information » justifiant la tenue d’une enquête.

Le SCRS et la GRC refusent d’aborder le dossier en évoquant des questions de confidentialité.

Mohamedou Ould Slahi « n’a jamais été impliqué »

La descente aux enfers de Mohamedou Ould Slahi a été précipitée en 1999 par le projet avorté d’attentat du Millénaire, qui a exacerbé les soupçons des forces de l’ordre canadiennes et américaines à son égard. Rien ne permettait cependant de le lier à cette tentative de faire exploser l’aéroport de Los Angeles, tranche un ex-enquêteur du FBI ayant travaillé longuement sur le dossier.

Fred Humphries connaît les faits sur le bout des doigts puisqu’il a été appelé à la rescousse alors que les douaniers américains venaient à peine d’appréhender Ahmed Ressam à la frontière avec une voiture chargée d’explosifs. Il a longuement enquêté par la suite tout en arrachant au terroriste algérien les noms de plus d’une centaine de personnes liées de près ou de loin à Al-Qaïda.

Bien que les deux hommes aient brièvement fréquenté la même mosquée à Montréal, Ressam n’a jamais cité le nom de Mohamedou Ould Slahi comme présumé complice et s’est avéré incapable de l’identifier sur une photo.

« Je lui en ai montré une le 18 octobre 2001 — j’ai une facilité avec les dates — et Ressam a indiqué qu’il n’avait aucune idée de son identité », souligne M. Humphries en entrevue à La Presse.

« Il m’a dit qu’il ne connaissait même pas de Mauritanien » après avoir appris le pays d’origine de l’homme sur la photo, relève l’enquêteur du FBI, qui doit avoir parcouru plus de 500 000 kilomètres en avion à travers le monde pour retracer les responsables du projet d’attentat « sans jamais que Slahi n’apparaisse sur sa liste » de suspects d’intérêt.

En 2003, M. Humphries s’est même rendu à Guantánamo, où Mohamedou Ould Slahi était alors détenu, pour faire comprendre aux responsables de la prison militaire américaine et à ses interrogateurs sur place que l’homme de 50 ans n’avait aucun lien avec le projet d’attentat du Millénaire.

« Ils n’arrêtaient pas de vouloir le lier à ce projet d’attentat et nous relançaient souvent pour des informations à ce sujet, alors je leur ai répété qu’on n’avait rien », dit l’enquêteur, qui a été décoré pour son travail dans ce dossier.

Un autre enquêteur du même avis

Le constat de M. Humphries fait écho à celui de Mark Fallon, un enquêteur d’expérience qui chapeautait à Guantánamo une équipe chargée de vérifier les preuves recueillies contre des prisonniers d’intérêt en vue d’envisager la possibilité de procès devant des commissions militaires.

Lui aussi disculpe Mohamedou Ould Slahi en relevant qu’il n’y avait rien au bout du compte contre lui dans le dossier américain, sauf une confession sans valeur obtenue sous la torture.

Stewart Couch, le procureur militaire qui devait revoir les preuves colligées par l’équipe de M. Fallon pour décider notamment de l’opportunité de porter des accusations formelles contre le Mauritanien, a décidé de couper court au processus en 2004 après avoir constaté lors d’une visite de la prison que des techniques assimilables à de la torture étaient utilisées.

« On m’a notamment montré sur place un homme qui était enchaîné au plancher et qui se balançait d’avant en arrière dans une pièce où de la musique heavy metal jouait à niveau maximal. Lorsque j’ai demandé à mon accompagnateur s’il avait vu la même chose que moi, il m’a simplement répondu que c’était autorisé », a-t-il relevé en entrevue.

M. Couch relève qu’une décision rendue par un tribunal américain en 2010 dans le dossier du ressortissant mauritanien l’a pratiquement convaincu de son innocence.

Après avoir passé en revue l’ensemble de la preuve disponible, notamment des documents des services de renseignements que l’ex-procureur n’avait pu consulter, le magistrat a conclu que le gouvernement n’avait pas démontré que M. Slahi était un membre actif d’Al-Qaïda au moment de son arrestation et a ordonné sa libération.

Le gouvernement américain, qui était alors dirigé par Barack Obama, a décidé de porter la décision en appel. Il s’écoulera six ans de plus avant que M. Slahi soit finalement relâché, sans jamais avoir été mis en accusation, et puisse retourner en Mauritanie, où il demeure aujourd’hui.