Détenu pour meurtre dans une prison pour hommes depuis de nombreuses années, John Boulachanis s’est adressé à la Cour supérieure pour être transféré dans une prison pour femmes après avoir changé son nom et son sexe légalement. Mais le tribunal a refusé la requête l’an dernier, en raison de son risque d’évasion élevé, surtout que les prisons pour femmes n’offrent pas les mêmes conditions de sécurité maximale.

Publié le 15 mars 2021
Véronique Lauzon
Véronique Lauzon La Presse

Mais un revirement de situation a depuis forcé les autorités à accéder à sa demande : celle qui s’identifie aujourd’hui sous le nom Jamie Boulachanis a eu une opération de changement de sexe, ce qui a forcé les autorités à la transférer dans un pénitencier pour femmes au début de l’année.

Le syndicat des agents correctionnels de la prison de Joliette se dit grandement préoccupé et réclame d’urgence un rehaussement de la sécurité dans l’établissement, notamment parce qu’il s’agit d’une des seules détenues à haut risque à travers le Canada.

Et pour illustrer le risque engendré par ce transfert, le président du conseil syndical de la région du Québec, Frédérick Lebeau, a raconté que la veille de son opération de changement de sexe, Jamie Boulachanis était escortée de six agents armés, ainsi que de policiers. « Le lendemain, puisqu’elle était devenue une femme, les agents étaient moins nombreux et non armés. »

Jamie Boulachanis purge une peine d’emprisonnement à vie sans possibilité de libération conditionnelle avant 25 ans pour le meurtre prémédité de Robert Tanguay, commis en 1997. Lorsqu’elle a été condamnée, en 2016, elle ne s’identifiait pas publiquement comme femme et se trouvait dans une prison pour hommes à sécurité maximale.

Elle a changé son nom et son sexe légalement en 2018. Or, quelques mois plus tôt, le gouvernement fédéral avait changé sa Loi sur les droits de la personne pour éviter la discrimination fondée sur le genre.

Depuis, le Service correctionnel du Canada (SCC) a le devoir de répondre aux besoins fondés sur l’identité ou l’expression de genre, peu importe son anatomie. En d’autres mots, une détenue transgenre peut par exemple être transférée dans un établissement carcéral pour femmes.

Par contre, les délinquants ne sont pas automatiquement placés là où ils le souhaitent. C’est plutôt du « cas par cas », explique le SCC. Une analyse de chaque détenu est effectuée, et les préoccupations liées à la sécurité sont notamment prises en considération.

C’est pour cette raison que Jamie Boulachanis a essuyé un refus de la Cour supérieure, même si elle affirmait vivre dans des conditions intolérables et humiliantes dans la prison de Port-Cartier. Les autorités carcérales s’y opposaient en raison de son risque « élevé » de fuite et parce qu’elle avait évoqué un récent « plan d’évasion » à un gardien de prison. Mentionnons aussi que lorsque la criminelle était soupçonnée du meurtre de Robert Tanguay, elle a fui pendant 13 ans. Une fois détenue, elle a aussi tenté — de manière assez spectaculaire — de s’évader d’un fourgon cellulaire, en 2013.

Sauf que depuis son opération de changement de sexe, le 4 janvier 2021, Jamie Boulachanis est officiellement considérée comme une femme par le système judiciaire. Elle doit donc être placée dans une prison pour femmes.

Elle n’est pas la seule au pays. Actuellement, 10 femmes transgenres et 12 hommes transgenres sont incarcérés dans des établissements pour femmes. Aucun homme trans n’a été transféré dans un établissement pour hommes, a affirmé Esther Mailhot, du Service correctionnel du Canada.

Un enjeu de sécurité

Une manifestation organisée par le syndicat des agents correctionnels du Canada a eu lieu près de l’établissement de Joliette, le 21 janvier dernier, quelques jours après que Jamie Boulachanis y a été admise. Frédérick Lebeau a expliqué que le problème n’est pas du tout le fait d’avoir des détenues trans. Ce n’est pas la première et ce ne sera certainement pas la dernière, a-t-il fait savoir.

Mais l’enjeu, dans le cas de Mme Boulachanis, est que les établissements pour femmes ne sont pas adaptés pour les détenus à haut risque. En ce moment, même si la criminelle est détenue dans l’unité à sécurité maximale, c’est « l’équivalent à une médium pour hommes ». « On a demandé des choses simples au Service correctionnel pour assurer la sécurité du personnel et du public », a expliqué M. Lebeau, en ajoutant que pour l’instant, aucun changement n’avait été apporté. Dans les revendications, le syndicat souhaiterait qu’une partie des agents soient armés, par exemple ceux de « l’équipe d’urgence du pénitencier ».

L’avocate de Mme Boulachanis, MSylvie Bordelais, comprend que l’arrivée de sa cliente puisse effrayer des employés. « Imaginez, il y a 17 000 détenus fédéraux et on disait qu’elle faisait partie des plus dangereux. C’est sûr que les gens qui la voient arriver l’attendent avec une brique et un fanal. »

Quelqu’un qui a tenté de se sauver en 2013, est-ce qu’on peut penser qu’en 2021, elle est rendue ailleurs ? Je comprends qu’elle a fui les autorités longtemps. Mais peut-on penser qu’après tant d’années, elle est rendue ailleurs ?

MSylvie Bordelais, avocate de Jamie Boulachanis

MBordelais, qui est aussi vice-présidente de l’Association des avocates et des avocats en droit carcéral du Québec, espère que des changements seront bientôt apportés aux directives du SCC pour que les personnes trans puissent être déplacées dans la prison qui leur convienne, peu importe le risque qu’elles présentent, et sans nécessairement avoir à subir une intervention chirurgicale pour s’assurer que leur choix soit obligatoirement respecté.

C’est aux pénitenciers de s’adapter, notamment en renforçant la sécurité dans des établissements, a ajouté MBordelais. Un avis partagé par Frédérick Lebeau.