Une fondation québécoise qui nie la gravité de la pandémie intentera ce vendredi une large action judiciaire contre le gouvernement québécois afin de contester la légalité et la constitutionnalité des mesures sanitaires.

Tristan Péloquin Tristan Péloquin
La Presse

La poursuite, financée par la Fondation pour la défense des droits et libertés du peuple (FDDLP), sera en grande partie basée sur le témoignage d’une demi-douzaine d’experts « rassuristes » européens, dont plusieurs ont participé au documentaire français Hold-up, retour sur un chaos. Ce film, devenu viral sur les réseaux sociaux en novembre, soutient notamment que des « camps d’internement » sont en cours de construction au Canada pour contrôler la crise sanitaire.

Le président de la FDDLP, Stéphane Blais, croit lui-même qu’une « clique de milliardaires qui financent l’OMS » profite de la crise sanitaire, et que François Legault est un politicien corrompu qui invoque la Loi sur les mesures d’urgence de façon indéterminée afin « de gâter ses amis ».

« Je prête de mauvaises intentions à François Legault. C’est clair. Je ne me suis jamais caché. Je ne mettrai pas de gants blancs là-dessus », a dit M. Blais lors d’une longue entrevue avec La Presse, en début de semaine.

La Presse n’a pas pu voir les détails de la poursuite, qui sera en principe déposée ce vendredi au palais de justice de Montréal. L’avocat indépendant Dominic Desjarlais, qui pilote la démarche pour la Fondation, a toutefois précisé à La Presse qu’il s’agissait d’un pourvoi en contrôle judiciaire, type d'action qui demande à la Cour de déclarer les décrets sanitaires invalides. L'action attaque la légalité des décrets sur deux aspects : le renouvellement des mesures d’urgence sanitaire de 10 jours en 10 jours sans vote de l’Assemblée nationale et l’atteinte des droits fondamentaux protégés par les Chartes provoquée par « la plupart des mesures » sanitaires.

Les experts européens retenus, dont certains ont bruyamment remis en doute l’existence même d’une deuxième vague de COVID-19 en Europe avant l’automne, pourraient éventuellement témoigner par vidéoconférence. Certains critiqueront la validité des tests PCR, utilisés pour détecter la présence du virus chez les patients en amplifiant la présence de son ADN contenu dans les échantillons recueillis avec des écouvillons. « La question est de savoir : est-ce qu’on est encore en état d’urgence sanitaire ? », résume MDesjarlais.

Est-ce qu’on est devant une situation où il existe une menace grave et imminente pour la santé de la population ? Il faut regarder ce que la science nous a appris [au sujet de la COVID-19] depuis un an.

Me Dominic Desjarlais

« Il y aura un débat d’experts, ce sera aux tribunaux de trancher », ajoute M. Blais.

La Fondation dit avoir approché plusieurs spécialistes québécois, mais aucun n’aurait accepté de témoigner dans le cadre de l'action. « C’est la peur d’être sanctionnés par leur ordre professionnel » qui explique cette situation, soutient M. Blais. « Ici [au Québec], on est dans un créneau de pensée unique. Je trouve ça dommage, même si ce sont des sommités internationales, qu’on a été obligés d’aller à l’extérieur pour être en mesure de montrer l’autre côté de la médaille. »

Proche du complotiste Alexis Cossette-Trudel

Stéphane Blais, propriétaire d’une firme comptable de Québec, est aussi le président du parti politique provincial Citoyens au pouvoir, qui a récolté 0,35 % des voix aux dernières élections générales québécoises.

Il fait présentement face à une plainte de l’Ordre des CPA, qui l’accuse d’avoir tenu des propos indignes de sa profession, en soutenant notamment que la pandémie est une « crise préméditée » et un « coup d’État international d’une clique de puissants malfrats » qui vise la mise sur pied d’un « système dictatorial qui légitime la répression des citoyens sous prétexte de protéger la société ».

Il a officiellement mis sur pied la Fondation en mai dernier, après avoir récolté près de 500 000 $ en dons du public lors d’un web-o-thon de trois heures tenu sur la chaîne alternative « le Stu-Dio », aujourd’hui bannie de YouTube pour de nombreuses violations à sa politique interdisant le « contenu incitant à la haine et le harcèlement ou la cyberintimidation ».

M. Blais avait invité, lors de ce web-o-thon, plusieurs personnalités qui adhèrent à des théories du complot à solliciter des dons : la comédienne Lucie Laurier, le blogueur Daniel Pilon, qui vient d’accepter 10 000 $ d’amende et un bannissement à vie de l’Ordre des CPA pour propos indignes de sa profession en lien avec la pandémie, ainsi que l’animateur Alexis Cossette-Trudel, un des plus grands apôtres des thèses conspirationnistes de QAnon dans la francophonie, se trouvaient à ses côtés.

PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

Alexis Cossette-Trudel

Le mouvement QAnon, que les autorités américaines ont associé à l’assaut du Capitole, en janvier, soutient qu’une élite pédophile satanique dirige les gouvernements mondiaux et que la crise sanitaire a été créée de toutes pièces pour déstabiliser Donald Trump. Alexis Cossette-Trudel a été banni de YouTube, de Facebook et de Twitter parce qu’il propageait cette théorie fumeuse, dont les fondements ont été totalement discrédités.

M. Blais ne cache pas ses liens d’amitié avec M. Cossette-Trudel. Il reconnaît aussi que M. Cossette-Trudel a participé à un comité de « brainstorming » de la fondation à ses débuts, lors duquel il a fourni des statistiques au sujet de la pandémie à l’organisation, mais « ç'a été une fois », affirme Stéphane Blais.

À titre de comptable, M. Blais est par ailleurs fiduciaire d’une fiducie privée appartenant à M. Cossette-Trudel. Cette fiducie a été créée dans « le but de protéger » Radio-Québec, l’entreprise de diffusion médiatique de M. Cossette-Trudel, d’attaques qui viennent « de tous bords tous côtés ». « Il avait besoin de quelqu’un de confiance pour structurer ses affaires », indique M. Blais.

Stéphane Blais assure toutefois qu’il n’existe aucun lien entre cette fiducie et la fondation qu’il préside.

La fondation ne touche pas à QAnon, ça n’a aucun lien. Jamais on n’a embarqué dans les histoires de QAnon.

Stéphane Blais, président de la Fondation pour la défense des droits et libertés du peuple

Aide juridique aux « leaders » du mouvement

Grâce aux dons du public, la Fondation a aussi « donné un coup de main » juridique à différents leaders du mouvement antimasque qui se sont trouvés devant les tribunaux au cours des derniers mois. L’organisme a notamment offert les services de ses avocats à l’ex-policier Maxime Ouimet, qui se fait appeler La Police du peuple pour le peuple sur Facebook, lorsqu’il a été arrêté pour intimidation à l’égard de deux journalistes dont il a publié le numéro de téléphone sur Facebook (dont celui de l’auteur de ces lignes).

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

Mario Roy

La Fondation a aussi offert de l’aide juridique à Mario Roy, activiste qui a tenté de faire accuser François Legault et Horacio Arruda de « haute trahison » en cour criminelle, dans le cadre d’une poursuite privée qui n’a jamais abouti. M. Roy, qui est lui aussi banni de Facebook, fait actuellement face à six chefs d’accusation d’outrage au tribunal dans le cadre d’un dossier qui l’oppose au Barreau du Québec pour pratique illégale de la profession d’avocat. Il prétend que la Direction de la protection de la jeunesse est un réseau d’enlèvement d’enfants motivé par le financement gouvernemental lié à la prise en charge de mineurs.

« On lui a offert les services de l’avocat Jean Dury. Est-ce qu’il va les utiliser ? C’est à voir », a précisé M. Blais.

Contestation de « tickets illégaux »

La Fondation a également mandaté MDury pour contester en cour les contraventions de 1546 $ remises à des résidants pour violation des mesures sanitaires.

M. Blais a déclaré sur la page Facebook de son organisme que « les tickets sont illégaux selon MAlain Robet Nadeau », constitutionnaliste qui a critiqué leur constitutionnalité dans une lettre ouverte publiée dans nos pages.

Or, l’avocat de la Fondation, Jean Dury, reconnaît qu’à ce jour, sa démarche de contestation de la constitutionnalité des contraventions n’a pas encore porté ses fruits et que rien ne garantit qu’elle va fonctionner. « Stéphane [Blais] n’est pas avocat. Je veux attaquer la constitutionnalité [des tickets], mais je ne peux pas dire qu’ils sont illégaux, voyons ! Je ne dirais jamais ça. Ils sont présumés constitutionnels, tant qu’un juge n’a pas décidé qu’ils sont inconstitutionnels », a précisé MDury.

Campagne de financement

Stéphane Blais, qui s’apprête à lancer une collecte de fonds pour financer d’autres poursuites judiciaires contre le gouvernement et « assurer la pérennité de la Fondation », appelle la population à faire la part des choses : ses opinions par rapport à la pandémie, ainsi que celles des leaders du mouvement antimasque qui l’ont aidé à récolter l’argent qui sert aujourd’hui à financer l'action déposé en Cour supérieure, ne sont pas celles de la Fondation, dit-il. « Quand tu vas à l’hôpital et que tu te fais soigner, est-ce que tu te poses la question de la provenance des fonds ? demande-t-il. Non, tu te fais soigner et tu es bien content. »

« Dans un mouvement, il y a toutes sortes de personnes, ajoute Stéphane Blais. Moi, ce que je dis, c’est qu’il faut se battre ensemble pour donner un avenir à nos enfants. Si on veut regarder nos diplômes, nos grosses automobiles et nos piscines, sans intervenir, sans prendre de risques, on va perdre du terrain au niveau de nos droits et libertés, et c’est exactement ce qui se passe au Québec. »

La Cour supérieure est présentement saisie de quatre autres pourvois en contrôle judiciaire semblables déposés par des groupes ou des individus opposés au couvre-feu ou aux mesures sanitaires. La Fondation affirme que sa poursuite est la deuxième en importance au monde par son ampleur et le nombre de ses experts, juste derrière une action collective que l’avocat allemand Reiner Fuellmich promet de déposer contre l’OMS pour « crimes contre l’humanité ».

Qui sont les rassuristes ?

Arrivée tout droit de la France, l’appellation « rassuriste » est utilisée pour désigner les scientifiques qui nagent à contre-courant et minimisent la dangerosité de la COVID-19. Ils sont microbiologistes, infectiologues et épidémiologistes, et expriment sur les plateformes « alternatives » leur désapprobation des mesures sanitaires. Le printemps dernier, l’un des plus médiatisés, le DChristian Perronne, qui défendait notamment l’utilisation de l’hydroxychloroquine pour traiter la COVID-19, a été démis de ses fonctions de chef de service des maladies infectieuses de l’hôpital de Garches, en Hauts-de-Seine.

Léa Carrier, La Presse

Les experts recrutés par la FDDLP

Le DChristian Perronne

Médecin spécialiste des pathologies tropicales et des maladies infectieuses, il a vigoureusement défendu le traitement promu par le PDidier Raoult à base d’hydroxychloroquine, mais dont des études ont conclu qu’il n’avait aucune efficacité contre la COVID-19.

La Dre Alexandra Henrion Caude

Généticienne et ancienne directrice de recherche de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM) en France. Elle affirme que le virus de la COVID-19 est « probablement issu d’une manipulation génétique » et que l’ARN messager utilisé par les vaccins contre la COVID-19 peut modifier l’ADN des individus, une affirmation fortement contestée par de nombreux scientifiques. L’INSERM s’est dissocié de ses propos.

Le DLouis Fouché

Anesthésiste réanimateur, il a créé un site internet – Réinfo COVID – qui a fait la promotion d’un protocole médical contesté par l’Ordre des médecins français. Il reconnaît l’existence de la pandémie, mais affirme qu’elle provoque un « déferlement totalitaire » et la mise en place d’un « ordre tyrannique techno-sanitariste ».

Clare Craig

Pathologiste britannique, elle participe à un site – PCRCLaims – qui soutient que les tests PCR produisent énormément de « faux positifs » parce que cette méthode utilise un trop grand nombre de cycles d’amplification des gènes viraux. Cette affirmation a été contestée par des experts en biochimie consultés par La Presse. Clare Craig a rejeté la possibilité d’une seconde vague d’infections avant l’hiver.

La Dre Astrid Struckelberger

Médecin suisse spécialiste du vieillissement, elle a affirmé en novembre qu’« il n’y a pas de pandémie. C’est terminé ». Elle soutient que les tests PCR utilisés pour détecter le virus ne sont pas valables pour poser des diagnostics, une affirmation jugée trompeuse et contestée par de nombreux scientifiques et experts de laboratoires.

Le DLaurent Toubiana

Cet épidémiologiste, d’accord avec les « gestes barrières », la distanciation physique et la protection des plus fragiles, a affirmé en octobre qu’il n’y aurait pas de deuxième vague et que les autorités sanitaires « fabriquent » une crise pour créer la panique.

Tristan Péloquin, La Presse