La Ville de Montréal a autorisé l’abattage de 220 arbres dans la continuité d’un boisé patrimonial, dans l’ouest de l’île, pour laisser place à l’immense demeure d’un magnat de la porno, a appris La Presse.

Philippe Teisceira-Lessard Philippe Teisceira-Lessard
La Presse

La mairesse d’Ahuntsic-Cartierville plaide que ses services n’ont eu d’autre choix que de remettre les permis à l’un des propriétaires de Pornhub, Feras Antoon, après une défaite devant les tribunaux.

M. Antoon se fait construire un manoir sur la rue Jean-Bourdon, en face du parc-nature du Bois-de-Saraguay, dans le nord-ouest de l’arrondissement. La demeure est immense et compte au moins six garages.

Le terrain où il s’installe était lui aussi boisé jusqu’au début du chantier. Il jouait « un rôle important sur le plan écologique […] notamment en ce qui concerne la biodiversité, le déplacement de la faune et l’écoulement des eaux », estimait en 2018 le Conseil du patrimoine de Montréal en suggérant le rejet du projet.

Montréal avait d’ailleurs tenté de préserver ce terrain – l’un des derniers encore en friche dans le secteur – du développement immobilier. Mais en 2016, ses propriétaires ont convaincu la justice que les tentatives de l’administration municipale pour bloquer son utilisation constituaient une expropriation déguisée. Une ville ne peut pas refuser d’acquérir un terrain, mais en bloquer le développement en même temps, a décidé la juge Sylvie Devito de la Cour supérieure.

L'évolution du projet

  • L’avenue Jean-Bourdon au printemps 2018

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    L’avenue Jean-Bourdon au printemps 2018

  • Le même point de vue un an plus tard, en mai 2019

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    Le même point de vue un an plus tard, en mai 2019

  • Le projet en date d'aujourd'hui

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    Le projet en date d'aujourd'hui

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« C’est majeur »

Ce jugement défavorable a forcé l’arrondissement à aller de l’avant avec l’autorisation du projet de M. Antoon, selon la mairesse d’arrondissement Émilie Thuillier.

C’est majeur comme coupe d’arbres. Ce n’est pas nécessairement ce que l’arrondissement aurait souhaité, mais c’est sûr qu’on se doit de respecter la loi et de l’appliquer. L’arrondissement aurait souhaité de ne pas voir ces terrains-là être développés, ou être développés de façon plus légère. […] L’arrondissement a été obligé d’accepter un développement.

Émilie Thuillier, mairesse de l'arrondissement d'Ahuntsic-Cartierville

Les arbres dont l’arrondissement a autorisé l’abattage ont été marqués afin de s’assurer que seuls ceux-ci soient retirés. Parmi ceux-là, on compte au moins 59 frênes atteints de l’agrile. « À la fin, si les propriétaires ont coupé des arbres qui ne devaient pas être coupés, […] il y a des constats d’infraction », a dit Mme Thuillier. En date d’aujourd’hui, « ça fait beaucoup de l’extérieur, [mais] la majorité, voire la totalité des arbres qui ont été coupés l’ont été légalement, selon le permis accordé. »

Feras Antoon, le Montréalais qui dirige et possède en partie MindGeek – entreprise qui exploite le site Pornhub – n’a pas rappelé La Presse. Presti, l’entreprise qui construit sa maison, a fait une courte déclaration par écrit : « Nous procédons à la construction de cette maison en conformité avec le permis de construction émis par la municipalité. »

M. Antoon a dû soumettre un plan de compensation pour que 160 nouveaux arbres soient plantés, a précisé l’arrondissement.

Les écologistes mécontents

Jacques Lebleu, porte-parole de Mobilisation environnement Ahuntsic-Cartierville, dénonce le gigantesque projet de construction de M. Antoon.

On ne peut pas approuver un projet comme celui-là. On est dans un territoire qu’on peut qualifier de milieu humide et favorable à la biodiversité. C’est évident que ça va contre tout ce que l’on souhaite promouvoir.

Jacques Lebleu, porte-parole de Mobilisation environnement Ahuntsic-Cartierville

Le bois de Saraguay est considéré comme patrimonial parce qu’il constituerait la meilleure représentation de l’état de l’île de Montréal avant la colonisation. M. Lebleu a souligné qu’en plus de se trouver à proximité immédiate de cette forêt, le terrain en question est situé dans l’écoterritoire ruisseau Bertrand, l’un des derniers ruisseaux de l’île de Montréal à ne pas avoir été asséché.

L’écologiste n’en veut pas à l’arrondissement, mais dénonce plutôt les lois québécoises qui protègent la liberté individuelle de jouir de sa propriété, même au détriment de l’environnement. « Ça montre assez clairement les limites de ce que l’on peut faire dans le cadre légal actuel », a-t-il dit.

Le Conseil du patrimoine de Montréal s’était prononcé sur une version du projet datant de 2018.

« La proposition actuelle entraîne la disparition d’arbres de grande valeur alors que ceux-ci constituent des éléments importants du patrimoine naturel, indique son avis. Il subsistera peu du couvert végétal existant au niveau du sol [et] le morcellement des espaces verts laisse craindre un appauvrissement de la masse biologique contiguë, essentielle et bénéfique pour l’écosystème. » Il a été impossible de confirmer si le projet de 2018 a été modifié.