Héritage en bonne partie de l’ère Harper, les pénitenciers canadiens se retrouvent à l’heure actuelle avec 3585 cellules vides et un nombre presque égal de détenus et d’employés carcéraux. C’est là « de la mauvaise gestion », assortie au surplus « de résultats terribles » en matière de réhabilitation de détenus, se désole l’enquêteur correctionnel du Canada, MIvan Zinger.

Louise Leduc Louise Leduc
La Presse

Le décompte des cellules vides dans les 53 pénitenciers du Canada a été obtenu par La Presse après une demande d’accès à l’information auprès du bureau de l’Enquêteur correctionnel du Canada.

Les 3585 cellules vides se traduisent par des taux d’occupation dans les pénitenciers qui sont aussi bas que 63 % dans les provinces atlantiques. Au Québec, on en est à 70 %.

En cette période de COVID-19, l’enquêteur correctionnel Ivan Zinger s’étonne que « malgré ces 3585 cellules vides – ce qui est énorme –, des détenus de pénitenciers doivent néanmoins cohabiter dans la même cellule. Cela va à l’encontre des “règles Nelson Mandela” sur le traitement des détenus ».

Le taux d’« occupation double » dans les pénitenciers du Québec est de 7 %, et il atteint 12 % en Ontario.

MZinger relève que le grand nombre de cellules vides s’explique en partie par la COVID-19, qui a notamment ralenti la cadence des tribunaux, mais il précise qu’on en comptait déjà 2500 avant la pandémie.

C’est que l’ancien gouvernement de Stephen Harper, qui avait promis de serrer la vis en matière de crimes, avait promulgué des lois prévoyant entre autres des peines plus sévères et des libérations conditionnelles plus difficiles à obtenir. Estimant que cela amènerait de plus longues peines et un accroissement du nombre de détenus, le gouvernement avait allongé plusieurs millions pour faire agrandir des pénitenciers. Or, la mise en application des lois n’a pas entraîné, dans les faits, d’augmentations significatives du nombre de prisonniers, laissant du coup un grand nombre de cellules vides.

PHOTO PATRICK WOODBURY, ARCHIVES LE DROIT

L’enquêteur correctionnel du Canada, Me Ivan Zinger

En 10 ans, au total, le nombre de prisonniers n’a augmenté que de 1377, bien en deçà des prévisions gouvernementales.

MIvan Zinger, enquêteur correctionnel du Canada

Chez Services correctionnels Canada, qui est responsable de la gestion des pénitenciers, Marie Pier Lécuyer, conseillère en relations avec les médias, indique que l’on doit s’assurer « qu’un certain nombre de cellules demeurent inoccupées pour diverses raisons » qui peuvent avoir trait « à la gestion de certaines situations en lien avec la population de détenus » ou à des projets d’entretien ou de rénovation d’établissements.

Un nombre important d’employés

MIvan Zinger note par ailleurs que « les pénitenciers comptent quelque 12 700 détenus au total pour 19 000 employés carcéraux. À cela s’ajoutent 9000 délinquants qui purgent le reste de leur peine dans la communauté et qui sont aussi à encadrer. Tout cela pris en compte fait en sorte qu’on en arrive au plus grand nombre d’employés carcéraux par détenu dans le monde », analyse-t-il.

Lors des périodes d’austérité, Stephen Harper avait demandé des efforts à tous ses ministères, rappelle MZinger.

Dans les services correctionnels, on a choisi de couper dans les services aux détenus et de maintenir en poste les employés.

MIvan Zinger, enquêteur correctionnel du Canada

« Si on décide d’investir autant d’argent, poursuit-il, on devrait avoir des résultats impeccables, qui se compareraient par exemple aux faibles taux de récidive qu’affiche la Scandinavie. C’est loin d’être le cas. On est loin au Canada des meilleures pratiques. »

Aux critiques sur le surplus d’employés, Services correctionnels Canada rétorque, par l’entremise de Marie Pier Lécuyer, que les ressources humaines « examinent régulièrement l’effectif d’agents dans tous les établissements à travers le Canada afin de s’assurer que les ressources appropriées sont disponibles pour gérer les besoins opérationnels ».

Le syndicat des agents correctionnels du Canada n’a pas offert de commentaires.

« De l’entreposage » de la misère humaine

Jointe par La Presse, la sénatrice Kim Pate s’est elle aussi montrée très critique.

À son avis, les pénitenciers du pays en sont rendus à faire « de l’entreposage » de personnes qui devraient être traitées ailleurs pour leurs problèmes de pauvreté, de toxicomanie, de santé mentale ou de violence conjugale. « La prison, ça finit par être le seul endroit où on ne peut pas dire non, et les policiers, quand ils procèdent à des arrestations, l’ont bien en tête. Ils se disent qu’au moins là, les personnes auront peut-être accès à certains programmes d’aide. »

Au moins 10 pénitenciers pourraient être fermés à travers le pays et être reconvertis par exemple en centres de traitement en toxicomanie ou en centres communautaires.

Kim Pate, sénatrice

Le gouvernement canadien aurait tout intérêt, à son avis, à accorder des subventions là où sont les réels besoins, à savoir dans des programmes sociaux pour éviter que la détresse humaine se termine par des séjours prolongés derrière les barreaux.

« Un grand nombre de femmes sont emprisonnées parce qu’elles ont réagi à la violence à laquelle elles étaient soumises », évoque-t-elle comme exemple.

Toujours selon la sénatrice Pate, davantage de sommes devraient notamment être consacrées aux programmes sociaux s’adressant aux autochtones.

Selon les données de l’Enquêteur correctionnel, 44 % de toutes les femmes qui sont actuellement dans un pénitencier sont autochtones.

Dans les provinces des Prairies, 55 % des détenus en pénitencier – les deux sexes confondus – sont autochtones.