La Grande Roue de Montréal, un disque dur volé il y a six ans, des images sexuelles envoyées à l’autre bout du monde, un maître chanteur expert dans la destruction des réputations, une rançon de 2,5 millions de dollars américains, une rencontre avortée à Paris, des enquêteurs qui se sont tournés sur un dix sous.

Daniel Renaud Daniel Renaud
La Presse

La reconnaissance de culpabilité prononcée mercredi par Jeff Jorgensen, dont la famille a été propriétaire de la Grande Roue de Montréal, a permis de lever le voile sur une scabreuse affaire d’extorsion internationale comme on en voit rarement et digne d’un véritable polar, selon un résumé des faits déposé en cour.

Les victimes sont un homme d’affaires tunisien et des membres de sa famille dont on doit taire le nom en vertu d’une ordonnance de non-publication.

Il y a six ans, l’homme d’affaires s’est fait voler le disque dur de son ordinateur. Une plainte a été déposée auprès de la police locale, mais aucune accusation n’a été portée.

Il croyait que les choses s’arrêteraient là, mais six ans plus tard, cette histoire est revenue le hanter.

Le 12 juin 2019, l’homme a reçu un courriel d’un certain Vladimir Petrov, se présentant comme un expert de la conservation et de la destruction de la réputation et du train de vie. Petrov affirmait que les gens qui refusaient de collaborer avec lui étaient frappés de honte par la publication de vidéos et de photos.

Petrov a fait allusion aux habitudes sexuelles du père de la victime et dit que l’affaire provoquerait un scandale dans son pays. Il a invité l’homme d’affaires à lui verser de l’argent, sans quoi il payerait un prix beaucoup plus élevé, il ne serait plus jamais le même et serait ruiné sur les réseaux sociaux.

Vladimir Petrov a demandé à sa victime de se rendre à Genève, en Suisse, dans les jours suivants pour lui verser une somme d’argent, à défaut de quoi « le processus de la honte » débuterait. Vladimir Petrov était en fait Jeff Jorgensen.

Dans les heures qui ont suivi, 27 appels ont été faits en deux heures au père de la victime. Dans les jours suivants, des messages textes ont été envoyés à l’homme d’affaires et à son père à partir d’un appareil cellulaire ayant un numéro de téléphone de Montréal.

S’en est suivi un crescendo de menaces. L’homme d’affaires et des membres de sa famille ont reçu des listes de fichiers de photos et de vidéos, et de 20 numéros de téléphone de proches de la victime que Petrov et son organisation possédaient.

Si l’homme d’affaires ne payait pas, des images compromettantes seraient envoyées à sa femme, à 10 personnes influentes de son pays, à des collègues de travail, dans des mosquées, des hôtels quatre ou cinq étoiles, des restaurants et des boutiques.

Le 21 juin, Petrov a donné rendez-vous à sa victime à Paris six jours plus tard. Mais ce qu’il ignorait, c’est que l’homme d’affaires avait porté plainte à la police de Montréal la veille.

« Tu vas payer ! »

Le 25 juin, les enquêteurs du SPVM ont obtenu un mandat pour tracer l’utilisateur du numéro de téléphone ayant servi à envoyer les premiers messages textes à l’homme d’affaires tunisien. Rapidement, ils ont identifié Jeff Jorgensen. Ils ont suivi son téléphone à distance jusqu’à l’aéroport Trudeau le jour même, mais ne l’ont pas trouvé. Il était bien sur une liste de passagers d’Air Canada dont le retour était prévu le 30 juin. Trop tard, il s’était envolé, mais ce n’était que partie remise.

Le rendez-vous prévu à Paris le 27 juin n’a toutefois pas eu lieu, vraisemblablement parce que Vladimir Petrov avait appris que sa victime avait porté plainte à la police.

À compter du 16 août, Petrov, qui se faisait maintenant appeler Alexander Orlov, a mis sa menace à exécution après avoir envoyé à sa victime un message en français se lisant comme suit : « L’Affaire [nom de famille de la victime]. Tu vas payer mon [prénom de la victime] ! »

Le lendemain, après l’expiration d’un ultimatum d’une heure, 20 membres d’une société et des proches de l’homme d’affaires ont reçu six photos sexuellement explicites de la femme de la victime. D’autres images intimes ont été envoyées à différentes personnes dans les jours suivants.

Le 19 août, Orlov a demandé de recevoir 250 000 $ en cryptomonnaie dans les 72 heures, mais la victime a répondu que cela lui était impossible.

Quatre jours plus tard, il a exigé 2,5 millions US en cryptomonnaie, en 11 versements à effectuer entre le 26 août et le 28 octobre, sans quoi un site internet sur l’homme d’affaires serait créé, et des courriels avec photos seraient envoyés à un ministre de l’Éducation supérieure, aux ministères des Affaires étrangères et à des dirigeants de pays d’Asie du Sud-Est, à cinq des plus importants clients de la victime et à trois de ses concurrents.

La victime a alors exigé un peu de temps et des garanties. Une ruse du SPVM qui a porté ses fruits.

Crime en direct

Car le 19 août, les enquêteurs ont obtenu un autre mandat leur permettant d’identifier l’utilisateur d’un autre numéro de téléphone montréalais utilisé dans l’escroquerie.

Huit jours plus tard, ils ont tracé l’appareil correspondant et suivi une Mercedes E63 au nom de Jeff Jorgensen.

Le 28 août, les agents ont suivi Jorgensen et constaté qu’il écrivait sur son téléphone en même temps que la victime, de l’autre côté de l’Atlantique, recevait des messages de la personne qui cherchait à lui extorquer de l’argent.

Jorgensen a été arrêté alors qu’il se trouvait à bord d’un véhicule Uber en direction de son domicile.

Les policiers ont perquisitionné dans sa résidence et trouvé le téléphone correspondant au numéro à partir duquel des messages avaient été envoyés à la victime, une clé USB, un ordinateur de bureau, un ordinateur portable et une feuille sur laquelle étaient inscrites des instructions de transfert en cryptomonnaie.

L’analyse des appareils électroniques a notamment permis d’y trouver les coordonnées de la victime et de membres de sa famille, des photos et des vidéos de ceux-ci, des traces de recherches faites sur l’internet en lien avec le crime, des traces d’envois de courriels par le biais de l’adresse d’Alexander Orlov et 26 messages textes et autres communications échangés avec un deuxième individu visiblement impliqué dans l’affaire, un certain « Bro1 », qui n’a toutefois pas été accusé.

Jorgensen, 47 ans, a plaidé coupable à un chef d’extorsion devant la juge Mélanie Hébert de la Cour du Québec, alors qu’une seconde accusation de distribution d’images intimes a été retirée.

La rédaction d’un rapport présentenciel a été demandée et l’imposition de la peine a été reportée à janvier prochain.

Le procureur de la poursuite, MLuc Pagé, et l’avocat de Jorgensen, MPierre L’Écuyer, ont laissé entendre qu’une suggestion commune était possible.

— Avec la collaboration de Louis-Samuel Perron, La Presse