Le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) devrait sortir le chéquier pour regarnir sa banque d’informateurs sur le terrain s’il souhaite freiner la vague d’évènements violents impliquant des armes à feu dans la métropole, selon l’un des enquêteurs qui a géré le plus de sources confidentielles dans l’histoire de l’organisation.

Vincent Larouche Vincent Larouche
La Presse

« En ôtant une couple de guns de la rue, tu vas sauver une couple de vies. Dans ces dossiers-là, un informateur peut devenir la pierre angulaire de l’enquête. Souvent, ils sont infiltrés au sein de l’organisation, et c’est une mine d’or pour la police », a expliqué le sergent-détective à la retraite Philippe Paul, en entrevue avec La Presse.

L’ancien policier publiera le 30 septembre un livre sur ses meilleures anecdotes en tant que « contrôleur » de sources policières. L’ouvrage est intitulé Code 4-1 : Le pouvoir de l’informateur, en référence au code utilisé entre policiers pour désigner un informateur.

« Je peux affirmer sans la moindre hésitation que, de toutes les techniques que j’ai connues au cours de ma carrière, rien ne se compare au pouvoir de l’informateur. C’était comme utiliser une boule de cristal, sans magie ! » écrit-il dans son livre.

Sa thèse est simple : tous les gadgets et les technologies du monde ne remplaceront jamais les interactions humaines, le travail sur le terrain, face à face, à rencontrer des gens qui ont des informations à divulguer.

Beaucoup de gens prêts à parler

Philippe Paul raconte avoir commencé à recruter des informateurs alors qu’il était patrouilleur à Côte-des-Neiges, à l’aube des années 1990. Comme les criminels et leur entourage n’auraient pas voulu traîner sur eux sa carte de policier, il s’était fabriqué de fausses cartes indiquant : « Phil, pose de gyproc », avec son numéro de téléavertisseur. Il les distribuait aux sources potentielles en leur demandant de l’appeler s’ils avaient des pistes pour lui.

PHOTO FOURNIE PAR PHILIPPE PAUL

Philippe Paul (au centre à l’avant) avec ses collègues de l’unité antigang du SPVM, lors de la saisie d’une presse à pilules chez des trafiquants de stupéfiants

En 28 ans de carrière, il dit avoir géré plus d’une centaine d’informateurs, souvent parmi les criminels eux-mêmes, mais aussi parmi les consommateurs de drogue, les commerçants, les artisans du cinéma, les artistes, les avocats, les juges, les politiciens. Certains étaient payés, d’autres collaboraient gratuitement.

Le cinéma et la littérature ont contribué au mythe du bandit lié par un strict code d’honneur, qui refuse de collaborer avec la justice. Dans la réalité, un grand nombre de criminels, même parmi les membres du crime organisé, parlent à la police et dénoncent tant leurs ennemis que leurs associés. Certains agissent par conscience morale ou pour écarter un rival, mais la motivation la plus courante est l’argent, affirme Philippe Paul. Payer un informateur pour révéler la position d’une cache d’armes ou de stupéfiants coûte souvent bien moins cher que de mobiliser de grosses équipes d’écoute électronique ou de filature pour découvrir la même information, fait-il remarquer.

PHOTO FOURNIE PAR PHILIPPE PAUL

Philippe Paul (au centre) avec des collègues à l’occasion d’une saisie d’armes

Retour aux « bonnes vieilles méthodes »

Au cours des dernières années, plusieurs sources au sein du SPVM ont confié à La Presse que le recrutement d’informateur est moins populaire qu’autrefois, notamment parce que les règles d’encadrement sont devenues extrêmement sévères. Philippe Paul dit avoir remarqué la même chose.

« Il y en a moins et c’est supposément plus encadré. On a vu que la direction ne prônait pas l’utilisation des sources, à cause des problèmes que ça pouvait amener. C’est du trouble, c’est difficile à gérer », explique-t-il.

Dans ma carrière, j’ai aussi vu plusieurs collègues qui ne voulaient rien savoir de ça, parce que quand ils ont fini leur journée de travail, c’est fini, ils ne veulent pas avoir des appels qui rentrent.

Philippe Paul, sergent-détective à la retraite

Certains gestionnaires craignent de leur côté de voir leurs subalternes développer des relations trop étroites avec des personnes liées au crime, ou se faire manipuler par elles, ou les payer pour des informations dont la police n’a pas vraiment besoin.

Récemment, en réaction à la vague anormalement élevée d’évènements impliquant des armes à feu à Montréal, le chef du SPVM Sylvain Caron a toutefois fait plusieurs commentaires sur l’importance des informateurs de police pour les enquêtes.

« Je signe régulièrement des paiements de sources. Il y a encore des sources », a-t-il notamment déclaré à La Presse.

« Ça m’a surpris. On revient aux bonnes vieilles méthodes », remarque Philippe Paul.

À toute heure du jour et de la nuit

Philippe Paul raconte toutefois dans son livre à quel point la gestion d’un grand nombre d’informateurs s’avérait parfois éreintante.

À toute heure du jour et de la nuit, je devais répondre au téléphone, écouter [les informateurs], les conforter. Ça devient lourd. Pour moi, ç’a causé un divorce. J’étais constamment au travail. La mère de mes enfants a fini par trouver quelqu’un qui était plus souvent à la maison.

Philippe Paul, sergent-détective à la retraite

Son livre fait état de ses rencontres, dans un bar de danseuses nues ou à l’oratoire Saint-Joseph (« Les chances d’être reconnu par un criminel notoire à cet endroit sont plus minces qu’ailleurs », écrit-il), avec des sources qui lui indiquaient où saisir des chargements d’armes, des cargaisons de marchandises volées, des kilos d’héroïne.

Certains sont dépeints de façon attachante, d’autres forcent la répulsion par leur comportement antisocial et leur absence de principes. Au point où on comprend que certains policiers refusent d’avoir recours à leurs services.

« Pour certains, ça signifie faire affaire avec un bandit. Ils vont dire qu’ils sont là pour arrêter les bandits, pas pour les payer. Mais je pense que ça devient parfois un outil nécessaire, et quand c’est bien géré, on en retire quelque chose », affirme le retraité.

IMAGE FOURNIE PAR LES ÉDITIONS DRUIDE

Code 4-1 : Le pouvoir de l’informateur, de Philippe Paul