René Legault avait toujours été un homme fier. Mais lorsqu’il a emménagé au CHSLD Herron, l’an dernier, ses proches l’ont vu dépérir, au point qu’il n’était plus que l’ombre de lui-même. Dans une poursuite en dommages contre l’établissement de Dorval, sa famille allègue que la négligence et les mauvais traitements y étaient monnaie courante, bien avant la pandémie de COVID-19.

Vincent Larouche Vincent Larouche
La Presse

Le CHSLD Herron est devenu tristement célèbre l’hiver dernier. Alors que la pandémie commençait à faire des ravages dans les résidences pour personnes âgées, des résidants y avaient été découverts pratiquement abandonnés, faute de personnel. Une coroner enquête aujourd’hui sur 51 morts survenues dans l’établissement, et même la section des crimes majeurs de la police de Montréal a lancé une enquête criminelle sur la façon dont la situation a été gérée.

La direction s’était défendue en expliquant que la pandémie avait perturbé les opérations et provoqué l’absence de nombreux employés. « On vivait une crise de pandémie », avait déclaré à La Presse Katherine Chowieri, copropriétaire et gestionnaire du CHSLD privé.

« On a environ 100 employés et, du jour au lendemain, il en manquait la moitié […] », avait-elle illustré.

Or, dans une nouvelle poursuite judiciaire déposée cette semaine au palais de justice de Montréal, la famille de l’ancien résidant René Legault dénonce des problèmes qui remontent à bien avant la pandémie dans ce CHSLD.

« C’est clair que le problème était là avant »

« C’est clair que le problème était là avant la COVID-19. M. Legault n’était pas dans la résidence au mois de mars, il en a été sorti en février », souligne MMaria Rita Battaglia, qui représente la famille avec son conjoint, MUmberto Macri.

PHOTO FOURNIE PAR LA FAMILLE

René Legault, ancien résidant du CHSLD Herron

Selon la poursuite, René Legault est entré au CHSLD Herron en juin 2019. Le coût de son hébergement et de ses soins était de 5272 $ par mois. L’ancien entrepreneur en aménagement paysager, qui avait fait une grande carrière d’homme d’affaires dans l’Ouest-de-l’Île avant sa retraite, approchait les 90 ans et avait besoin de soins quotidiens.

Sa famille dit avoir constaté qu’on s’occupait peu de lui. Il était laissé seul, la plupart du temps sans supervision, souvent attaché contre son gré dans son fauteuil roulant et forcé de faire ses besoins dans sa couche alors qu’il aurait voulu aller à la toilette.

Affamé et assoiffé

Ses proches l’ont retrouvé en train de souper seul, sans pantalon. Ils l’ont retrouvé nu, dans ses draps souillés. Ils l’ont retrouvé malade, souffrant d’une infection urinaire, après être resté trop longtemps sans être lavé ni changé.

« L’odeur d’urine était putride, toujours présente et accablante en tout temps », précise la poursuite.

Surtout, la nourriture était de mauvaise qualité et nettement insuffisante, affirme la famille. René Legault était déshydraté. Un jour, lorsqu’un de ses proches est arrivé avec un café chaud pour le visiter, M. Legault s’est jeté sur la boisson et l’a avalée d’un trait, parce qu’il était complètement assoiffé.

Legault et plusieurs résidants ramassaient des restes de table sur les cabarets, car ils étaient affamés, quelque chose que Legault n’aurait jamais fait, car il était un homme très fier qui n’aurait jamais touché la nourriture dans une autre assiette.

Extrait de la poursuite

À force d’être mal alimenté, le résidant a développé des problèmes intestinaux qui ont nécessité une opération, affirme sa famille. Il a commencé à dépérir, à être lourdement médicamenté et à avoir du mal à reconnaître sa famille, selon le récit de ses proches.

« Étant donné le changement constant de personnel et le manque de personnel, les soins prodigués aux patients étaient déficients et inadéquats, et il n’y avait pas le suivi approprié », affirme la poursuite.

D’autres familles en réflexion

En février, la famille de René Legault l’a changé de résidence. Dans son nouveau milieu de vie, il se porte beaucoup mieux, disent ses proches. Dans leur poursuite, ils réclament 291 000 $ en dommages au CHSLD et au Groupe Katasa, l’entreprise qui en est propriétaire.

MBattaglia, dont le bureau est situé à Dorval, affirme que d’autres familles de résidants ou d’anciens résidants envisagent de déposer des poursuites.

« Notre bureau a reçu plusieurs appels depuis le mois de mars. C’est sûr qu’il y a beaucoup d’intérêt et beaucoup d’appels. Nous avons déjà rencontré quelques personnes. Mais c’est une décision difficile pour la famille, entreprendre une procédure et raconter des choses très dures comme nous l’avons fait dans notre requête », explique l’avocate.

Le rapport d’une coroner

La famille Legault n’est pas la seule à s’être plainte de la qualité des soins au CHSLD Herron avant la pandémie. En 2019, une coroner avait soulevé plusieurs lacunes dans un rapport sur la mort d’une résidante de 94 ans étouffée avec sa nourriture. Elle évoquait des dossiers médicaux incomplets, un manque de formation et une absence de collaboration de la direction, entre autres.

En avril, le cabinet d’avocats Kugler Kandestin avait déjà déposé une demande d’action collective au nom des résidants et de leurs proches, en lien avec la situation découverte pendant la pandémie.