Même si des « voix » le condamnent à l’enfer, le « tueur au marteau » Francis Jutras veut se débarrasser de sa rarissime étiquette « d’accusé à haut risque » pour sortir de l’institut psychiatrique. Une possibilité qui horrifie les deux survivants du forcené et les parents du jeune homme tué à coups de marteau, il y a cinq ans, à Laval.

Louis-Samuel Perron Louis-Samuel Perron
La Presse

« Francis Jutras est un meurtrier, malgré sa maladie. J’ai peur qu’il tue d’autres gens. Il voulait me tuer et il aurait pu tuer mon fils. Il est dangereux et il ne devrait jamais avoir le droit de sortir dans la rue », a déclaré jeudi à la cour Marie-Josée Guilbault, qui souffre d’un trouble de stress post-traumatique depuis la terrible agression.

« Une décision favorable de révoquer ce statut à haut risque ouvrirait ce cadenas qui sépare l'assassin de notre fils à un environnement semblable à celui qui a mené au décès de notre fils Francois-Xavier Théberge. N’attendez pas qu’il y ait une autre victime pour prendre la décision qui s’impose. Il en va de la sécurité à tous », a insisté le père du défunt.

Le Lavallois de 39 ans a semé la terreur dans les rues du quartier Laval-Ouest, le 13 octobre 2015. En pleine psychose, Francis Jutras a attaqué à coups de marteau trois personnes sans raison, tuant François-Xavier Théberge, 19 ans, et blessant gravement deux autres citoyens. Une voix lui avait ordonné cette « mission marteau ». Il a été déclaré non criminellement responsable (NCR) pour cause de troubles mentaux en octobre 2017 et se trouve détenu à l’institut Philippe-Pinel depuis le drame.

PHOTO FOURNIE

François-Xavier Théberge, un jeune Lavallois de 19 ans qui a été tué à coups de marteau par Francis Jutras en 2015.

Mais fait notable, le Tribunal l’a déclaré « accusé à haut risque » en février 2018. Cette rare désignation adoptée sous les conservateurs en 2014 peut être attribuée à un criminel déclaré NCR et qui a toujours une probabilité « marquée » de mettre en danger la vie d’une personne de manière violente. Cela permet de restreindre considérablement les sorties du délinquant à l’extérieur de l’hôpital. De fait, Francis Jutras n’a pas mis les pieds hors de l’institut depuis cinq ans.

C’est cette étiquette dont tente aujourd’hui de se débarrasser Francis Jutras. L’an dernier, son psychiatre traitant a réussi à convaincre la Commission d’examen des troubles mentaux que son patient n’était plus aussi dangereux grâce à cinq ans de soins. La Commission a ainsi renvoyé l’affaire devant la Cour supérieure du Québec pour retirer son statut.

Ce meurtrier m’a volé ma liberté

Jeudi, au palais de justice de Montréal, la famille de François-Xavier Théberge et les deux survivants de l’attaque ont relaté leurs souffrances incommensurables et les conséquences tragiques de ce geste de folie dans leur vie.

« À cause de cet homme, je me sentirai toujours constamment menacée. La peur, le stress font partie de ma vie. […] Ce meurtrier m’a volé ma liberté. Ça m’a transformé et ça a tué la plus belle partie de moi. J’ai perdu toute ma confiance, j’ai perdu ma joie de vivre. Je suis devenue une victime », a confié dans une lettre Marie-Josée Guilbault.

« Je vis avec la peur. Quand je sors, je regarde toujours derrière moi. Je marche plus vite et j’ai hâte de rentrer à la maison pour me sentir en sécurité. […] Faites tout ce que vous pouvez pour qu’il reste en prison », a écrit dans une lettre Gilles Fortin, une autre victime.

« Ce récidiviste a gratuitement et sauvagement assassiné mon fils adoré de 19 ans, François-Xavier Théberge. Comment un parent peut-il s’en remettre ? Sa vie a été volée. […] Est-ce que la justice est prête à donner une autre chance que l’accusé fasse encore d’autres victimes. Êtes-vous prêts, M. le juge, à assumer cette responsabilité ? », a lancé Marie-France Bélisle, la mère de la victime, au juge Marc-André Blanchard.

Dans un témoignage poignant, le père du jeune François-Xavier a raconté à quel point sa vie avait changé « brutalement » à la suite de la mort de son fils. En choc post-traumatique et en dépression, il n’avait plus le goût de rien. « On est condamnés à vivre avec cette absence incompréhensible dont Francis Jutras nous a affligées », a-t-il dit.

« Je ne suis pas une personne méchante, qui condamnerait quelqu’un pour rien, mais cette personne a tué leur petit garçon. C’est atroce ! Je ne peux pas imaginer comment ils vivent ça. C’est des coups de marteau dans des crânes, ce n’est pas rien ! Ce n’est pas quelqu’un qui a un petit problème mental », a lâché en sanglots Marie-Josée Guilbault, en regardant les parents de François-Xavier dans la salle d’audience.

« Il pensait qu’il serait puni et irait en enfer »

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L’avocat de la défense, Me Yves Poupart

Pour l’avocat du délinquant, MYves Poupart, les rapports des experts sont clairs : Francis Jutras n’a eu « aucun geste de violence » et « aucun propos menaçant » dans les dernières années. Son « carcan » d’accusé à haut risque doit ainsi être révoqué, comme le recommande son psychiatre. D’autant plus qu’il resterait détenu à l’institut Pinel en « garde stricte » et qu’il serait accompagné pendant ses sorties, a fait valoir MPoupart.

Certes, Francis Jutras n’est pas dangereux dans l’encadrement serré de l’institut psychiatrique, mais rien ne prouve que ses symptômes ne se déclencheront pas simplement en « voyant des oiseaux », a imagé le procureur de la Couronne MJean-Sébastien Bigras, qui faisait équipe avec MKarine Dalphond.

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Me Karine Dalphond, pour la Couronne

D’ailleurs, un récent épisode d’hallucinations démontre bien que ses symptômes peuvent être déclenchés par un « simple stress », selon MBigras. Francis Jutras a eu une « sévère » rechute d’hallucinations en mai dernier puisqu’il avait peur d’aller témoigner. « Il pensait qu’il serait puni et irait en enfer. Il avait des éléments hallucinatoires, des voix qui lui disaient ça », a expliqué le DMillaud. Néanmoins, comme il n’est jamais devenu violent, le psychiatre maintient sa position.

Selon le ministère public, il ne serait même pas nécessaire de révoquer le statut d’accusé à haut risque de Francis Jutras pour lui permettre des sorties de l’hôpital. Le Code criminel le permet, sous escorte, pour les besoins d’un traitement. Un plan doit alors être établi pour faire face au risque de la sortie. Le DMillaud soutient toutefois que l’Institut Pinel refuse de le faire. Il s’agit d’un « mécanisme très lourd » pour l’hôpital, selon MPoupart.

Interpellé durement par la mère du jeune homme tué, le juge Marc-André Blanchard s’est adressé à la fin de l’audience aux victimes et à leurs proches. « Le droit fait en sorte que ça peut heurter certaines émotions, certains vécus, qui sont extrêmement pénibles, inimaginables pour des gens qui ne l’ont pas vécu », a-t-il dit. Il a pris la décision en délibéré.