(Montréal) La dénonciation faite sur Instagram par la chanteuse Safia Nolin contre Maripier Morin rappelle que les actes à caractère sexuel non désirés entre personnes de même sexe demeurent un sujet méconnu. Mais accuser sur un réseau social peut nuire à une victime si elle souhaite voir un jour une condamnation criminelle, prévient la directrice générale de la clinique Juripop.

Stéphanie Marin
La Presse canadienne

Safia Nolin a raconté mardi sur Instagram une soirée qui s’est déroulée en 2018.

Elle relate que la populaire animatrice l’a touchée, lui a mordu une cuisse en plus de lui tenir des propos sexuellement explicites et racistes. Maripier Morin a présenté des excuses pour son comportement, sans reconnaître les faits spécifiques rapportés par l’auteure-compositrice-interprète. Les allégations des deux femmes n’ont pas été testées devant les tribunaux.

Les agressions sexuelles entre personnes de même sexe demeurent un sujet méconnu en 2020, a expliqué en entrevue Me Sophie Gagnon, directrice de la clinique Juripop, qui se spécialise entre autres dans les violences sexuelles.

Les femmes sont moins crues parce que les gens ne conçoivent pas une agression par une autre femme — car elles ne sont pas considérées comme violentes — et les hommes qui se font agresser sexuellement par un autre homme se font dire qu’ils n’avaient qu’à se défendre, résume-t-elle en reprenant des préjugés bien ancrés.

Et en raison de cela, les victimes sont plus réticentes à porter plainte, ajoute-t-elle. Certaines ne font pas confiance au système de justice et ont peur d’y être mal traitées. Selon Statistique Canada, peu d’agressions sexuelles sont rapportées à la police au pays : il est estimé que seulement 5 % des victimes portent plainte.

Mais les crimes sexuels entre personnes de même sexe surviennent, et la clinique Juripop voit de plus en plus de cas, car elle s’efforce de rejoindre les membres de la communauté LGBT+. Récemment, l’ex-politicien André Boisclair a fait l’objet d’accusations criminelles pour une agression sexuelle dont aurait été victime un homme. Éric Salvail aussi.

Me Gagnon souligne qu’il n’y a pas que le viol qui constitue une agression sexuelle. La définition est simple : tout contact physique non consensuel à connotation sexuelle, a-t-elle expliqué.

Safia Nolin s’est servie d’Instagram pour dénoncer, comme on le voit de plus en plus.

Mais procéder par les réseaux sociaux comporte des risques, indique l’avocate, si une plainte à la police est envisagée.

Car dans un cas de harcèlement ou d’agression sexuelle, il n’y a souvent pas de témoin. Le fardeau de la preuve repose sur les épaules de la personne qui porte plainte.

Si celle-ci fait des déclarations avant le procès, l’avocat de la défense va se les procurer et s’en servir pour la contredire, et va les comparer pour faire état de différences entre les versions, afin de tenter de miner sa crédibilité, explique Me Gagnon.

Et cela peut compliquer le travail des policiers, disent ces derniers.

Mais Juripop respecte les choix de chacun, indique Me Gagnon. Pour certaines victimes, le processus judiciaire est l’avenue préférée, pour d’autres non.

« On considère que la personne qui est la mieux placée pour prendre des décisions, c’est la personne victime, c’est la survivante elle-même. »

Quant à porter plainte à la police, Safia Nolin n’en fait pas mention dans son message sur Instagram. Il se peut qu’elle choisisse de ne pas le faire.

Mais pour ceux et celles qui veulent que leurs agresseurs et harceleurs soient traduits en justice, Me Gagnon leur souligne, lors de consultations sur leurs droits et recours, les risques de faire des déclarations sur la place publique. Les procureurs de la Couronne font de même, dit-elle.

On se souvient qu’Alice Paquet, qui avait dénoncé le député Gerry Sklavounos pour agression sexuelle, avait vu toutes ses déclarations décortiquées sur la place publique. Les femmes qui ont témoigné au procès de l’animateur radio Jian Ghomeshi ont aussi vu leurs déclarations analysées au peigne fin. Pourtant, une victime peut décider à une occasion d’aller plus en détail qu’à une autre, pour toutes sortes de raisons.

En portant des accusations sur les réseaux sociaux, « en identifiant nommément les personnes, il y aussi des risques en matière d’atteinte à la réputation, de diffamation, qui peuvent survenir », ajoute la directrice de Juripop.

D’autre part, Me Gagnon a indiqué que de voir une personnalité connue dénoncer sur la place publique une agression par une personne du même sexe peut aider les autres qui ont vécu une situation similaire. Parfois, « ça crée un effet domino », dit-elle.

D’ailleurs, depuis lundi, les lignes téléphoniques de la clinique Juripop ne dérougissent pas.

Car depuis le début du mois de juillet, une nouvelle vague de dénonciation déferle au Québec : des allégations d’agressions et de harcèlement sexuels se multiplient contre des personnalités du web et du monde artistique.

Celles de Safia Nolin sont arrivées au même moment.

Juripop a même dû augmenter le personnel affecté à répondre à ces appels d’aide.

La clinique juridique offre des conseils juridiques gratuits et confidentiels, dans toutes les régions du Québec et dans différentes langues.

Et comme parfois la solution n’est pas juridique, l’avocate souligne que la clinique Juripop a des partenariats avec les CAVAC (Centres d’aide aux victimes d’actes criminels) et avec les CALACS (Centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel et la violence faite aux femmes) pour offrir des services psychosociaux.