Le promoteur immobilier Jean-François Malo a été arrêté vendredi et accusé d’avoir commandé l’assassinat d’un avocat du Mouvement Desjardins, avec qui il était en conflit. À Joliette, une série noire d’attentats avait frappé une dizaine de personnes qui avaient croisé son chemin ces dernières années, sans que personne soit arrêté. Et beaucoup ont encore peur.

Vincent Larouche Vincent Larouche
La Presse

« Vous m’avez fait enrager ! », avait lancé Jean-François Malo à l’intention de Desjardins, le 26 avril 2018.

M. Malo, promoteur immobilier important de Joliette, était interrogé par les avocats de l’institution financière dans le cadre d’une poursuite au civil qu’il avait lui-même déposée. Il reprochait à Desjardins d’avoir refusé un prêt de 1,5 million à sa femme, prêt qui était nécessaire pour financer l’un des projets immobiliers du couple.

Le promoteur disait croire qu’on l’avait « barré » chez Desjardins parce que la caisse était de mèche avec un de ses concurrents, qui voulait racheter ses immeubles « pour des pinottes ». Il exigeait d’être dédommagé, lit-on dans la transcription de son témoignage déposée à la Cour d’appel.

L’avocat engagé pour représenter Desjardins, MNicholas Daudelin, avait mitraillé le promoteur de questions. Ce dernier était irrité, sacrait constamment et parlait du refus « vicieux » dont lui et sa femme souffraient.

« Pour vos clients, un million et demi, ce n’est rien ! La Caisse est milliardaire », s’insurgeait-il. Il disait qu’il allait devoir consulter un professionnel de la santé, car ce refus le rendait « malade ».

« Ça m’empêche de dormir », se plaignait-il.

Une balle dans la jambe

Vendredi, Jean-François Malo a été arrêté par la Sûreté du Québec pour tentative de meurtre sur MDaudelin. Le mandat d’arrestation précise qu’il aurait agi pour faire dérailler le processus judiciaire. Deux fiers-à-bras, qui se seraient présentés chez l’avocat pour lui tirer dessus en mars dernier, ont déjà été arrêtés plus tôt cette semaine. La théorie de la poursuite est qu’ils agissaient au nom de Malo. MDaudelin a été blessé par balle à la jambe, mais a survécu.

Nicholas Daudelin pilotait en parallèle une poursuite complexe de Desjardins contre Malo depuis l’an dernier. L’institution financière prétend qu’il a participé à une fraude de 3,4 millions la prenant pour cible.

Selon la preuve présentée en cour, maintes entreprises auraient emprunté des fonds à Desjardins, pour ensuite faire des transferts d’argent ou payer les factures de Malo, puis déclarer faillite sans rembourser les sommes empruntées. Des dizaines de faillites sont en cause dans cette affaire.

La Banque Nationale poursuit aussi Malo et prétend elle aussi avoir été flouée.

Série noire

Depuis 10 ans, des notables de Joliette qui avaient eu maille à partir avec Malo ont été victimes d’agression armée ou d’incendie criminel. Des enquêtes de la Sûreté du Québec ont été déclenchées à la suite de ces évènements, sans aboutir. Jean-François Malo n’a pas été accusé de quoi que ce soit dans ces dossiers, mais il est le point en commun entre toutes les victimes.

En juin 2015, l’avocat Luc Ratelle se trouvait dans sa Mercedes, au centre-ville de Joliette, quand un cocktail Molotov est venu percuter le véhicule, qui s’est enflammé. L’avocat avait déjà eu un litige avec Malo. Une autre de ses voitures aurait brûlé dans un incendie criminel la semaine précédente, tout comme celle de son fils et associé.

PHOTO FOURNIE PAR UN CITOYEN

La Mercedes de l’avocat Luc Ratelle a été la cible d’un cocktail Molotov en juin 2015.

Les voitures des avocats Yves Chaîné et Claude Pouliot auraient aussi brûlé à la suite d’incendies criminels la même année, selon les informations recueilles par La Presse.

En 2009, la résidence d’une journaliste de l’hebdomadaire L’Action aurait été la cible d’un incendie criminel après qu’elle eut fait état des déboires financiers du promoteur immobilier. Le bureau de son mari et leur voiture avaient aussi pris feu.

En 2010, le conseiller municipal joliettain Alain Lozeau avait raconté avoir été attaqué par-derrière alors qu’il revenait du conseil municipal. Il serait tombé et aurait été roué de coups, puis on lui aurait volé sa mallette contenant des documents de la Ville. Il avait mis fin à son engagement politique peu après.

À cette époque-là, il régnait un véritable climat de terreur à la Ville de Joliette.

Alain Lozeau, en entrevue avec La Presse quelques années après l’attaque

Toujours en 2010, le maire de l’époque, René Laurin, disait avoir vu sa voiture et son cabanon incendiés de façon intentionnelle. L’année suivante, le directeur général de la Ville, Renald Gravel, aurait vu sa voiture incendiée. La Ville était en litige avec Jean-François Malo pour des questions de zonage et de taxes municipales à l’époque.

« Nous ne pouvons exclure un lien entre ces dossiers ou un certain nombre d’entre eux, mais nous ne pouvons l’établir avec certitude non plus », avait affirmé une porte-parole de la Sûreté du Québec à l’époque. Les plaignants à qui nous avons parlé nous ont dit ne pas avoir été informés de développements dans les enquêtes et ne pas avoir de commentaire à faire.

Craintes de représailles

Par la suite, ce fut au tour d’un gestionnaire de la Caisse populaire de Joliette d’être attaqué et battu chez lui par des suspects qui n’ont jamais été identifiés. L’homme a quitté son poste peu après l’agression.

De nombreuses sources, qui ont toutes parlé sous le sceau de la confidentialité parce qu’elles craignent des représailles, ont dit être convaincues que la vague d’attentats était reliée de près ou de loin aux conflits que toutes les victimes avaient eus avec Jean-François Malo. Certains de nos interlocuteurs étaient visiblement terrorisés à la simple évocation de son nom.

Bien connu

Fils adoptif du docteur Alain Malo, défunt médecin de famille très populaire dans la région, Jean-François Malo a bénéficié du fait que ses parents étaient très fortunés pour se bâtir un empire immobilier très jeune.

Il a déjà déclaré dans le cadre d’un témoignage sous serment que son père était venu à son aide lorsqu’il avait fait faillite au milieu des années 2000, ce qui l’avait aidé à rebondir.

Il habite aujourd’hui l’une des plus belles maisons de Joliette, classée bien patrimonial, et jusqu’à récemment, il roulait en Ferrari et en Bentley. Il est père de trois enfants et collectionne les monnaies rares.

Une relation des Hells Angels

Jean-François Malo a déjà employé deux trafiquants de drogue qui gravitaient dans l’entourage des Hells Angels, Stéphane Prescott et Peter James Magoon. Il s’est déjà présenté à la cour pour offrir une garantie de 100 000 $ sur un de ses immeubles afin de faciliter la remise en liberté de Magoon, selon un jugement de la Cour du Québec. Selon nos sources, la police le considère comme une relation du gang de motards criminels.

Vendredi soir, le promoteur immobilier était toujours interrogé par les enquêteurs de la Sûreté du Québec et attendait de comparaître par téléphone devant un juge. Joint au téléphone, son avocat, MKarl-Emmanuel Harrison, n’était en mesure de faire aucun commentaire à ce stade puisqu’il attendait toujours la comparution.

— Avec la collaboration de Daniel Renaud, La Presse