(Ottawa) Il n’y a « aucune preuve crédible » pour soutenir l’allégation fédérale voulant qu’Elena Crenna ait espionné le Canada pour Moscou, a plaidé mercredi l’avocat de cette femme devant la Cour fédérale.

Jim Bronskill
La Presse canadienne

Au contraire, Mme Crenna a assuré un agent de renseignement russe qu’un projet immobilier dirigé par des Canadiens était un effort humanitaire visant à aider l’ancienne Union soviétique, a déclaré l’avocate Arghavan Gerami lors d’une audience.

« Elle a dit à l’agent que les Canadiens faisaient une bonne chose », a affirmé Mme Gerami.

Mme Crenna, qui est née en Russie, demande au tribunal d’annuler la décision d’un arbitre en matière d’immigration de l’expulser du Canada pour des événements qui se sont déroulés il y a un quart de siècle.

Après avoir écouté les arguments de Me Gerami et de l’avocate fédérale Susanne Wladysiuk, le juge Henry Brown a indiqué mercredi qu’il se prononcerait bientôt sur la question, ce qui signifie qu’une décision pourrait être prise dès ce printemps.

La saga a commencé en 1994 lorsque le Canadien David Crenna a embauché Elena Filatova — qui deviendra sa femme — comme interprète et relationniste d’un projet immobilier humanitaire à Tver, en Russie.

Un agent d’une agence de renseignement russe l’a contactée pour lui poser des questions sur le projet et M. Crenna lui a donné la permission d’en discuter avec l’agent dans un esprit de transparence et de coopération.

Mme Crenna et l’agent se sont rencontrés au total environ sept fois sur une période de plusieurs années.

La femme n’a pas demandé de détails sur le projet à quiconque afin qu’elle puisse les transmettre à l’agent, a noté Me Gerami mercredi.

« Elle n’a pas eu accès à des informations secrètes, et aucune information secrète n’a été collectée ou partagée avec l’agence », a déclaré Me Gerami.

« Mme Crenna n’a pas espionné le Canada. Il n’y avait tout simplement aucune preuve crédible à l’appui de ces allégations. »

En août 1994, M. et Mme Crenna ont entrepris une relation amoureuse qui a pris fin au même moment que le projet immobilier en 1996. Cependant, ils ont tissé de nouveau des liens en 2008 et ils se sont mariés quatre ans plus tard.

Dans l’intervalle, Elena avait déménagé en Californie pour y travailler comme infirmière. Elle avait obtenu la citoyenneté américaine en 2004. Elena s’est installée au Canada en septembre 2013 pour vivre avec M. Crenna. Parrainée par lui, elle a demandé le statut de résidente permanente.

À la suite d’enquêtes, les responsables de l’immigration ont donné à Mme Crenna le feu vert pour vivre au Canada en 2018, mais le gouvernement fédéral a interjeté appel avec succès de la décision l’année dernière au motif que ses rencontres avec l’agent russe constituaient de l’espionnage.

Dans sa décision de juin dernier, la section d’appel de la Commission de l’immigration et du statut de réfugié a conclu que Mme Crenna avait « commis des actes d’espionnage contraires aux intérêts du Canada » et a délivré un ordre d’expulsion contre elle.

Le gouvernement a rejeté l’argument d’Elena voulant que ses conversations avec l’agent russe étaient banales. Selon lui, la nature des informations n’est pas pertinente en matière d’espionnage.

Le juge Brown a également minimisé l’affirmation, affirmant que les informations « auraient pu être très importantes » pour les Russes.

Cependant, le juge semble avoir du mal à comprendre l’argument de Me Wladysiuk selon lequel Mme Crenna devrait être expulsée du Canada même si elle a révélé à M. Crenna, son employeur, qu’elle discutait avec l’agent.

« Je vois un problème avec ça. Aidez-moi », a déclaré le juge Brown.

Me Wladysiuk a suggéré que Mme Crenna aurait pu dire à M. Crenna qu’elle refuserait simplement de rencontrer l’agent.

Me Gerami a rejeté l’idée que Mme Crenna avait le choix. « Mme Crenna a fait la seule chose qu’elle pouvait faire. Cela, en soi, ne fait pas d’elle une espionne. »

M. Crenna, âgé de 75 ans, a assisté attentivement à l’audience sans sa femme.

Pour l’instant, Mme Crenna a volontairement quitté le Canada pour les États-Unis afin d’éviter le stress et l’embarras d’être expulsée de force, a déclaré Me Gerami.