Un arnaqueur en série qui sous-loue des logements sur Airbnb sans payer son loyer a floué plusieurs propriétaires à Montréal dans les dernières années. Ceux-ci reprochent au géant américain de n'avoir pas levé le petit doigt pour l'empêcher de sévir, malgré des demandes répétées.

Martin Croteau
Martin Croteau LA PRESSE

Lundi, quatre jours après que La Presse lui eut posé des questions, Airbnb a suspendu les affichages de « Sam ». Ce compte est exploité par Ali El-Chami et ses associés.

El-Chami, 33 ans, a récemment plaidé coupable à des accusations de fraude et de vol. Et il collectionne les jugements de la Régie du logement.

« Notre communauté est bâtie sur la confiance et l'authenticité, ce qui nécessite un équilibre d'attentes partagées, d'interactions honnêtes et de détails précis, a indiqué le porte-parole d'Airbnb, Benjamin Breit. En tant que tel, nous avons suspendu ces inscriptions de notre plateforme le temps d'enquêter. »

Airbnb sait pourtant depuis deux mois qu'El-Chami utilise ce profil pour sous-louer un condo du centre-ville de Montréal sans payer son loyer. Les propriétaires des lieux, Eric Roberts et son conjoint, ont alerté l'entreprise pour la première fois le 13 mai. Depuis, ils ont plusieurs fois demandé à l'entreprise de cesser d'afficher leur propriété sur la plateforme, en vain.

Il y a un an, El-Chami a loué leur condo en disant exploiter l'entreprise Host Assist. Il proposait de payer un loyer mensuel fixe, de sous-louer le logement sur la plateforme de location à court terme, et de prendre en charge l'entretien ménager.

El-Chami a cessé de payer son loyer en avril. Mais jusqu'à dimanche, il proposait toujours le condo sur Airbnb pour 249 $ la nuit. Selon le site, l'appartement était loué aussi tard qu'en octobre. Le bail qui lie Ali El-Chami à Eric Roberts expire pourtant le 31 août.

Autre détail : aucune entreprise du nom de Host Assist n'est enregistrée au Québec.

Même si Airbnb a supprimé l'annonce, Eric Roberts affirme que des touristes s'y trouvaient encore mardi. Il déplore l'attitude « horrible » d'Airbnb, qui a continué d'annoncer le logement sur sa plateforme malgré ses plaintes.

« Chaque fois, ils disent qu'ils n'y peuvent rien, que c'est entre nous et notre locataire, déplore-t-il. [...] Je ne comprends pas qu'une aussi grosse compagnie puisse ne pas répondre à ce type de plainte. »

Son avocat, Jean-François Latreille, estime que le cas de son client pourrait mettre en cause la responsabilité de la société.

« Si jamais cette plateforme est utilisée pour faire de la fraude, Airbnb ne peut pas détourner le regard et répondre qu'ils n'y sont pour rien, qu'ils n'ont aucune responsabilité », a-t-il indiqué.

Quatre autres victimes

Ali El-Chami est un habitué de la Régie du logement. La Presse a recensé 17 causes l'impliquant devant ce tribunal administratif depuis 2012. Il les a toutes perdues.

La Presse a joint quatre autres propriétaires d'appartements de prestige qui ont confirmé avoir été victimes de la même arnaque. Après avoir pris possession de leurs logements, El-Chami les affichait sur la plateforme de location en ligne, parfois à leur insu. Dans chaque cas, les victimes ont dû attendre plusieurs semaines sans toucher le loyer avant que la Régie du logement autorise son expulsion.

Dans certains cas, il a fourni de fausses lettres d'emploi et de fausses références. Dans d'autres, il a produit une série de chèques postdatés qui se sont avérés sans provision.

Trois victimes disent avoir demandé à Airbnb de cesser d'annoncer leurs propriétés. L'entreprise ne l'a jamais fait.

« Nous considérons que de communiquer directement avec votre locataire est la manière la plus simple de répondre à ce type de plainte », a écrit l'entreprise à Jafar Alsfallah, qui possède un condo dans la Tour des Canadiens au centre-ville.

Fin 2016, M. Alsfallah a signé un bail de deux ans avec Ali El-Chami, et convenu que le premier mois serait gratuit. Au bout d'un mois et demi, le locataire n'avait toujours pas payé. À un certain moment, M. Alsfallah s'est rendu sur place et il a trouvé des touristes chinois dans le condo.

M. Alsfallah a finalement réussi à expulser le locataire. La Régie du logement a condamné Ali El-Chami à verser 8600 $ en loyers impayés, mais il ne l'a jamais fait.

« Il n'y a rien à aller chercher. Il n'a pas de maison, pas de voiture, rien à son nom », relate-t-il.

Jean-Philippe Grosperrin a vécu une mésaventure semblable lorsqu'il a loué trois appartements à Ali El-Chami l'an dernier. Quand il a entrepris des procédures devant la Régie du logement, son locataire a menacé de le poursuivre. Et encore ici, Airbnb n'a jamais accepté de retirer ses annonces.

« Ils n'ont rien voulu faire, en disant que de leur côté à eux, il n'y avait rien d'illégal », relate-t-il.

M. Grosperrin croit que le gouvernement et les municipalités devraient autoriser Airbnb à exercer ses activités. Mais il est clair à ses yeux que le cadre légal doit être repensé.

« Ali El-Chami exploite les failles qu'il y a dans le Code civil du Québec concernant la location "normale", car il connaît bien les failles de la Régie du logement », dit-il.

Heidy Pinsonneault est courtière immobilière. Elle a déjà dû intervenir pour aider un client qui avait des démêlés avec Ali El-Chami. Trois ans plus tard, elle constate que le stratagème inspire d'autres malfaiteurs. Elle dit avoir été témoin d'un manège semblable « quatre ou cinq fois ».

« C'est un problème qui se répand de plus en plus », a dit Mme Pinsonneault.

Fraude et vol

Ali El-Chami a plaidé coupable la semaine dernière à cinq chefs d'accusation de fraude de plus de 5000 $ et à une accusation de vol de moins de 5000 $ en lien avec des loyers impayés et des locations de véhicule. Ses victimes, quatre citoyens et une agence immobilière, ont été fraudées entre 2014 et 2016.

L'homme de 33 ans revient en cour le 4 octobre en vue de l'étape des observations sur la peine.

Ali El-Chami n'a pas rappelé La Presse malgré des tentatives répétées de le joindre.

- Avec la collaboration de Louis-Samuel Perron, La Presse

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

La Tour des Canadiens, au centre-ville de Montréal