La femme du dissident saoudien Raif Badawi, Ensaf Haidar, s'est liée d'amitié avec un auteur américain décrit comme un « extrémiste » en raison de son discours sur l'islam par plusieurs associations qui luttent contre la propagande haineuse aux États-Unis.

marc thibodeau LA PRESSE

Mme Haidar s'est félicitée en ligne, il y a 10 jours, d'une récente rencontre avec l'auteur en question, Robert Spencer, qui avait été refoulé par le gouvernement anglais en 2013 sous prétexte qu'il tenait un discours susceptible de mener à de « la violence intercommunautaire ».

Ses écrits ont aussi été évoqués à de nombreuses reprises dans le manifeste du terroriste d'extrême droite norvégien Anders Behring Breivik, qui a tué 77 personnes en juillet 2011.

La rencontre de Mme Haidar avec l'auteur et blogueur américain, qui se défend catégoriquement d'encourager la violence par son travail, a été signalée notamment sur son compte Twitter le 13 février dans une photo où ils posent côte à côte.

« Ce matin, j'ai rencontré encore une fois mon bon ami [Robert Spencer] pour déjeuner. Lui et moi pouvons maintenant confirmer que l'islamophobie est un gros mensonge inventé par les islamistes en Occident pour intimider et faire taire les gens qui disent la vérité relativement à la charia », a écrit Mme Haidar, qui réside à Sherbrooke avec ses trois enfants.

Dans une autre photo parue le même jour sur son compte Twitter, elle relève que leur discussion a permis de déterminer également « qu'il n'y a pas finalement 72 vierges » qui attendent les djihadistes à leur mort.

Robert Spencer, un « héros »

Dans l'un de leurs échanges subséquents sur Twitter, Mme Haidar déclare que M. Spencer est son « héros », et ce dernier lui retourne le compliment.

Leur rencontre est survenue à Washington en marge d'une série de réunions avec des politiciens influents des camps républicain et démocrate organisée pour aborder le dossier de Raif Badawi, qui est emprisonné en Arabie saoudite depuis 2012.

Irwin Cotler, qui représente le militant saoudien depuis quatre ans, a appris que Mme Haidar avait organisé une rencontre « personnelle » avec M. Spencer en croisant le duo à l'issue de leur déjeuner.

« Elle nous a présentés rapidement l'un à l'autre, mais je ne savais pas qui il était et je suis parti avec Ensaf », relève l'avocat, qui ignorait l'existence de cette amitié.

Mme Haidar, qui a reçu nombre de prix en l'honneur de son mari et de sa lutte pour le faire libérer, a refusé de parler à La Presse de sa rencontre avec M. Spencer ou de l'origine de ses échanges avec lui.

Une femme se présentant comme son assistante sous le nom d'« Anna » a indiqué, en réponse à un courriel envoyé à l'adresse personnelle de Mme Haidar, que cette dernière ne souhaitait parler avec les médias que de la situation de son mari.

Après avoir refusé de donner son nom de famille, l'assistante a indiqué, dans un anglais approximatif, qu'elle était « choquée » par les questions de La Presse. Nos efforts subséquents pour parler à Mme Haidar sont restés sans suite.

Une rencontre demandée par Ensaf Haidar ?

M. Spencer a accepté de répondre à nos questions par courriel. Il a indiqué que la rencontre de Washington visait à lui permettre d'apporter son soutien à Mme Haidar et que c'était elle, et non lui, qui l'avait initiée.

Il s'est dit « honoré » qu'elle le qualifie de « héros » tout en relevant que la description était « un peu exagérée ». « Ça fait changement des années de propos diffamatoires, de fausses allégations et de fausses accusations que j'ai reçus de groupes comme le Southern Poverty Law Center (SPLC) et d'innombrables journalistes », a-t-il relevé.

Le SPLC, qui identifie et suit de près les activités de « groupes haineux » dans le pays, catégorise Robert Spencer comme un « extrémiste » depuis plusieurs années.

Le Council on American-Islamic Relations (CAIR), la principale organisation de défense des droits des musulmans aux États-Unis, le dépeint aussi comme un dangereux propagandiste.

« [Robert Spencer] est considéré par la plupart des musulmans ici comme le principal propagateur d'islamophobie aux États-Unis. » - Ibrahim Hooper, porte-parole du Council on American-Islamic Relations, en entrevue à La Presse

« Ce serait risible, si ce n'était pas tragique, qu'une personne musulmane veuille s'associer avec lui », a-t-il souligné.

M. Spencer affirme que CAIR est une organisation radicale liée au Hamas et que le SPLC est une « machine conçue pour diffamer, détruire et faire taire ceux qui dérogent de son agenda ».

Une tentative de récupération ?

« Ni vous ni eux ne peuvent produire une seule citation de ma part qui encourage la haine envers qui que ce soit », a-t-il relevé, précisant qu'il songeait à poursuivre les deux organisations américaines.

L'intellectuel a indiqué qu'il n'avait rien à voir avec les actions violentes d'Anders Behring Breivik et que le fait de suggérer le contraire revenait à dire que les Beatles étaient responsables des exactions de Charles Manson parce que le tueur disait avoir vu dans leurs chansons un appel à la violence.

M. Spencer a finalement écarté catégoriquement l'idée qu'il puisse vouloir se servir de Mme Haidar, qui bénéficie d'un large soutien populaire, pour redorer son image ou faire avancer ses objectifs.

« Ceux qui suggèrent que je me livre à une telle forme d'exploitation sont ceux qui pensent, comme vous, qu'il y a quelque chose de déplorable et de honteux dans le fait de relater avec précision le contenu des textes islamiques, la terreur djihadiste et l'oppression par la charia. » - Robert Spencer, dans un échange de courriels avec La Presse

Irwin Cotler note que les conjoints et conjointes de prisonniers politiques sont souvent obsédés par leur libération et n'évaluent pas toujours pleinement à qui ils parlent pour faire avancer leur cause.

« Ils vont accepter l'aide peu importe d'où elle vient sans faire trop attention aux détails », relève l'avocat, qui se garde de porter un jugement sur les décisions de Mme Haidar en la matière.

« Ensaf se présente toujours comme une personne indépendante qui est capable de penser par elle-même. Je n'interviens pas dans les relations qu'elle tisse », conclut-il.

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Robert Spencer, selon le SPLC

Le Southern Poverty Law Center (SPLC) relève que Robert Spencer a consacré « une bonne part de son existence à l'écriture de livres et d'innombrables articles ainsi qu'à la production d'autres contenus dans le but de diffamer et de malmener les musulmans et la foi islamique ». Le blogue Jihad Watch qu'il alimente quotidiennement est rempli, note l'organisation, de nouvelles négatives sur l'islam et les musulmans. « Apparemment, plus l'article est violent, plus il sert son objectif ultime qui est de représenter l'islam comme une religion intrinsèquement violente et menaçante », indique le centre.

Deux citations controversées de Robert Spencer

« [...] L'islam est une religion et un système de croyances qui ordonne de s'attaquer aux non-croyants en vue d'instaurer un modèle social absolument incompatible avec l'Occident. Ces choses demeurent largement méconnues parce que les médias et le gouvernement refusent de reconnaître les sources du terrorisme islamique. » - Citation de Robert Spencer évoquée par le gouvernement anglais en 2013 pour bloquer son entrée au pays

« Nous devons aussi arrêter l'immigration aux États-Unis en provenance de pays musulmans. C'est simplement une question de sécurité nationale. La mesure sera évidemment condamnée comme du racisme, mais la dure réalité est qu'il n'est pas possible de différencier des musulmans pacifiques et des djihadistes... » - Robert Spencer, en novembre 2014

CAPTURE D'ÉCRAN DE TWITTER

« Ce matin, j'ai rencontré encore une fois mon bon ami [Robert Spencer] pour déjeuner. Lui et moi pouvons maintenant confirmer que l'islamophobie est un gros mensonge inventé par les islamistes en Occident pour intimider et faire taire les gens qui disent la vérité relativement à la charia », a écrit Ensaf Haidar sur Twitter, le 13 février dernier.

CAPTURE D'ÉCRAN DE TWITTER

Dans une autre photo parue le 13 février sur son compte Twitter, Ensaf Haidar relève que sa discussion avec Robert Spencer a permis de déterminer « qu'il n'y a pas finalement 72 vierges » qui attendent les djihadistes à leur mort.