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Fraude envers les aînés: quand la menace est tout près

En 2015, convaincu qu'il pouvait lui faire confiance,... (Photo Ilvy Njiokiktjien, archives The New York Times)

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En 2015, convaincu qu'il pouvait lui faire confiance, Gustav Sifakis aurait confié à Fadi Hamdan toute la gestion de ses finances en lui signant une procuration générale. M. Hamdan aurait avoué avoir utilisé l'argent pour ses besoins et ceux de sa famille, selon la poursuite.

Photo Ilvy Njiokiktjien, archives The New York Times

Un Montréalais de 89 ans affirme avoir découvert avec stupéfaction que toutes ses économies -  360 000 $ - avaient disparu de son compte en banque, l'hiver dernier. Un proche se serait approprié son argent, après avoir lentement tissé des liens de confiance, affirme-t-il dans une requête en Cour supérieure. Le Service de police de la Ville de Montréal met en garde les personnes âgées contre ce type de fraude de plus en plus fréquent.

LES ÉCONOMIES D'UNE VIE PARTIES EN FUMÉE

Gustav Sifakis* a 89 ans. En janvier dernier, il soutient avoir appris que son loyer n'avait pas été payé depuis six mois au CHSLD où il vit. Il devait plus de 7000 $, affirme-t-il, alors qu'il avait pourtant mandaté quelqu'un pour s'en occuper.

Le vieil homme dit avoir ensuite découvert, incrédule, qu'il ne restait rien des économies qu'il avait amassées pendant toute sa vie.

Le fils de son ancienne voisine, Fadi Hamdan, employé de la Banque Nationale, à qui il faisait confiance pour s'occuper de ses affaires financières, lui aurait subtilisé 360 000 $, allègue M. Sifakis dans une poursuite civile déposée en Cour supérieure en septembre.

Fadi Hamdan aurait même fait main basse sur ses rentes de retraite et sa pension de vieillesse.

Avec l'aide de sa mère, Mai Hilal, il aurait « créé une soi-disant relation de confiance avec [M. Sifakis] dans l'intention de se servir des avoirs de ce dernier dans ses propres intérêts et ceux de sa famille », indique la poursuite. Il aurait « profité de la position de vulnérabilité du demandeur pour s'enrichir et/ou faire l'acquisition d'actifs sans droit, à son détriment ».

M. Sifakis croyait pourtant n'avoir aucune raison de se méfier de sa voisine, affirme-t-il dans sa poursuite. Presque aveugle, veuf et sans famille proche, le résidant de l'est de Montréal comptait sur l'aide de Mai Hilal pour ses emplettes. En échange de ces menus services, il lui aurait versé 9000 $ en l'espace de quelques années.

Mme Hilal lui aurait présenté ses petits-enfants, pour lesquels M. Sifakis s'est pris d'affection. En 2015, convaincu qu'il pouvait lui faire confiance, il aurait confié à Fadi Hamdan toute la gestion de ses finances, en lui signant une procuration générale.

Par la même occasion, il aurait signé un testament qui faisait de M. Hamdan, de sa mère et de ses enfants ses seuls héritiers légaux.

Comme son état de santé se détériorait, Gustav Sifakis a déménagé en CHSLD en juin 2017.

C'est une travailleuse sociale de l'établissement qui l'a informé que son loyer n'était pas payé, soutient-il. Elle a convoqué Fadi Hamdan, devant M. Sifakis, pour lui demander des comptes.

La trace de l'argent

Au cours de cette rencontre, en février, M. Hamdan aurait avoué avoir utilisé l'argent pour ses besoins et ceux de sa famille, selon la poursuite.

Il aurait présenté des documents attestant notamment de l'achat d'un terrain en Équateur, d'un REER et d'autres placements à son propre nom, en plus d'un régime enregistré d'épargne-études au bénéfice de ses enfants.

Quelques semaines plus tôt, Fadi Hamdan aurait supplié M. Sifakis de ne pas porter plainte à la police, craignant de perdre son poste à la banque, peut-on lire dans la poursuite. Il aurait fait valoir au vieil homme que six personnes dépendaient de cet argent et qu'il remettait son sort entre ses mains.

Il aurait ensuite payé le loyer en retard au CHSLD et remboursé 45 000 $. Mais pas le reste de l'argent.

Gustav Sifakis n'était pas immensément riche. Il avait quelques placements, des obligations d'épargne du Canada et une rente de retraite, ayant travaillé plusieurs années comme employé de soutien dans une université. Comme il vivait chichement, il ne dépensait même pas la totalité de ses rentes gouvernementales et privées. Fadi Hamdan aurait donc aussi fait main basse sur ces sommes.

Au moyen des relevés bancaires, la poursuite détaille l'utilisation qui aurait été faite de l'argent de l'homme âgé, transféré dans les comptes de M. Hamdan à la Banque Nationale et à la CIBC : 138 000 $ en retraits au guichet automatique, 237 000 $ en placements dans des comptes de la Financière Banque Nationale, à son propre nom ou aux noms de titulaires inconnus, 67 600 $ pour rembourser sa marge de crédit, 34 000 $ pour l'achat d'un terrain en Équateur, etc.

Fadi Hamdan aurait notamment porté des dépenses de 225 000 $ à ses cartes de crédit entre octobre 2015 et juin 2018, alors que son revenu d'emploi pour cette période n'aurait atteint que 74 000 $, selon la poursuite.

« En somme, dès janvier 2017, le défendeur avait dilapidé ou caché dans ses comptes la quasi-entièreté des économies de toute une vie du demandeur », allègue la poursuite.

Aucune accusation n'a été déposée par la police dans cette affaire et ces allégations n'ont pas été prouvées en cour.

La Banque Nationale, employeur de Fadi Hamdan, est au courant de la poursuite civile, puisqu'elle est mise en cause, afin de pouvoir geler les actifs de son employé. Le porte-parole de la banque, Jean-François Cadieux, a cependant refusé de commenter l'affaire, sauf pour dire que M. Hamdan « n'a actuellement pas de rôle actif » dans l'institution. Sans parler de ce dossier précisément, il a ajouté que « pour tout dossier semblable, notre niveau de tolérance est zéro ».

L'avocat de Fadi Hamdan et de sa mère, Me Paul Sabbagh, n'a pas voulu non plus commenter l'affaire, se contentant de répondre que les allégations contenues dans la poursuite n'avaient pas été prouvées.

* Le nom de la victime a été changé, puisqu'il s'agit d'une personne âgée vulnérable.

***

DE PLUS EN PLUS D'AÎNÉS FLOUÉS PAR DES PROCHES

On entend souvent parler de la « fraude des grands-parents », par laquelle des inconnus ciblent des gens âgés au téléphone en se faisant passer pour leur petit-enfant, dans le but de leur soutirer de l'argent.

Mais des sommes plus importantes sont souvent en jeu quand les escroqueries sont orchestrées par des proches : famille, amis, voisins, aide à domicile.

« Selon les statistiques, de plus en plus de personnes aînées sont victimes de fraude et de vol qui sont souvent commis par une personne de confiance dans leur entourage, qu'elle soit un proche aidant, une aide à domicile ou un employé d'une résidence privée ou du réseau public », indique le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), dans un communiqué publié récemment à la suite d'une histoire de ce genre.

Voici trois cas de poursuite récents.

Ses femmes de ménage lui auraient soutiré 123 000 $

Quand Nuri Capristan Solis et sa mère Yolanda Capristan Rodriguez allaient faire le ménage chez Pauline Roberge*, les deux femmes se plaignaient de leurs problèmes matrimoniaux, de leurs difficultés financières et de leurs mauvaises conditions de travail, selon une poursuite civile déposée en Cour supérieure contre les deux femmes, le mois dernier.

Elles amenaient parfois avec elles le fils de Mme Capristan Solis, âgé de moins de 5 ans.

Elles auraient agi ainsi pour manipuler émotionnellement la dame de 93 ans, pour susciter sa compassion, tout en établissant avec elle une « liaison d'amitié factice », en lui faisant croire qu'elles se souciaient d'elle, allègue la poursuite intentée par Mme Roberge.

La mère et sa fille l'auraient « isolée de sa famille et de ses amis », alors que sa santé se détériorait.

« Profitant de la fragilité, de l'état de santé et de la solitude de madame [Roberge], les [femmes de ménage] ont abusé de sa vulnérabilité et l'ont exploitée de sorte qu'elle leur remette d'importantes sommes d'argent par chèques successifs, alors qu'elle ne pouvait dûment consentir à de pareilles décisions », peut-on lire dans la poursuite.

Entre janvier 2015 et décembre 2017, Mme Roberge aurait signé 15 chèques au nom de l'une ou l'autre des deux femmes de ménage, pour un total de 123 000 $. Nuri Capristan Solis aurait notamment reçu un chèque de 50 000 $ le 3 février 2017.

Quand une proche de Mme Roberge a pris connaissance de ces versements, elle a aussi réalisé que ses comptes d'électricité, de télécommunications, de carte de crédit et ses impôts n'avaient pas été payés depuis plusieurs mois, allègue la poursuite.

La vieille dame demande le remboursement des sommes versées, parce qu'elles auraient été obtenues illégalement, « en raison du comportement fautif, frauduleux et abusif » des femmes de ménage.

Aucune accusation criminelle n'a été déposée dans cette affaire et les allégations n'ont pas été prouvées devant les tribunaux. L'avocat des deux femmes poursuivies, Me Jean Méthot, n'a pas répondu à notre demande d'entrevue, lorsque nous lui avons donné l'occasion de donner son point de vue.

* Le nom de la victime a été changé, puisqu'il s'agit d'une personne âgée vulnérable.

Arrêtée pour avoir volé une carte de crédit dans le courrier

Une employée de 53 ans d'une résidence pour personnes âgées a été arrêtée récemment pour avoir volé, dans le courrier, la nouvelle carte de crédit d'une résidente de 91 ans, et s'en être servie pour faire des achats totalisant 6600 $.

« Une fois la carte de crédit volée, la suspecte a appelé la banque en se faisant passer pour cette résidente. Elle a obtenu par courrier un nouveau numéro d'identification personnel (NIP) en prétextant qu'elle devait s'acheter rapidement des appareils auditifs. La suspecte a ainsi pu utiliser la carte de crédit pour effectuer divers achats et retirer de l'argent au guichet », explique le SPVM, dans un communiqué.

Bien que des accusations criminelles aient été déposées contre l'employée en question, le SPVM n'a pas voulu divulguer son nom, pour éviter que la victime et sa résidence puissent être identifiées.

La vieille dame a été remboursée par la banque, tandis que l'employée fait face à deux chefs d'accusation pour fraude. Elle n'est plus au service de la résidence.

Une aide familiale aurait dérobé 78 000 $ à la mère d'un juge

Frauder la mère d'un juge n'était sans doute pas la meilleure idée. C'est pourtant ce qu'aurait fait une aide familiale de 63 ans, Dolly Boodlal, en imitant la signature de sa cliente âgée pour falsifier des chèques, en plus d'utiliser sa carte de crédit.

Elle lui aurait ainsi dérobé 78 000 $, selon une poursuite civile déposée en Cour supérieure le mois dernier.

Dolly Boodlal avait été embauchée en 2014 pour prendre soin de la mère, âgée de 77 ans, du juge de la Cour du Québec Manlio Del Negro. La famille avait fait affaire avec la firme Redfern Services afin de recruter une aide familiale, pour que la vieille dame puisse continuer de vivre chez elle de façon sûre.

« Redfern a assuré [aux membres de la famille Del Negro] que tous ses candidats étaient irréprochables, que leur dossier était scruté à la loupe », peut-on lire dans la poursuite.

« Or, leur confiance a été trahie et bafouée. [...] Désemparée par les événements, [la dame âgée] a subi un choc qui l'a fait sombrer dans une dépression et a aggravé son état de santé. »

La famille Del Negro aurait ensuite découvert que Dolly Boodlal avait été condamnée pour vol en 1996. Elle doit maintenant répondre à des accusations criminelles pour fraude, vol et contrefaçon, en plus d'être poursuivie au civil pour 200 000 $.

L'agence Redfern Services, aussi visée par la poursuite civile, n'a pas répondu à notre demande d'entrevue.

***

VIGILANCE ET SOUTIEN POUR LES VICTIMES DE « MALTRAITANCE FINANCIÈRE »

La population vieillit, les familles sont parfois éclatées, éloignées.

« Il semble y avoir de plus en plus de personnes âgées seules et isolées », souligne l'avocate Carmelle Marchessault, qui défend plusieurs victimes de fraude. « Parfois, quelqu'un leur donne un peu d'attention, d'affection, et elles n'arrivent plus à faire la part des choses. Les prédateurs le savent. Ils gagnent leur confiance petit à petit, et quand la relation est établie, ils passent à l'action. »

« En cas de maltraitance financière ou autre, les personnes âgées ont souvent peur des représailles si elles se plaignent, parce que ces gestes sont souvent posés par leur entourage. Si elles dénoncent, elles craignent d'être laissées à elles-mêmes », renchérit Marc Rochefort, directeur général du Regroupement provincial des comités des usagers.

« Parfois, ce sont les enfants qui se servent dans le patrimoine de leurs parents, comme si ça leur appartenait, sous prétexte que ça va probablement leur revenir un jour. » - Marc Rochefort

M. Rochefort cite des cas où des personnes vieillissantes se retrouvaient incapables de payer le loyer de leur résidence parce que leurs ressources avaient été dilapidées.

Des abus peuvent perdurer de longues années, et souvent, les personnes qui les commettent ne sont jamais inquiétées.

Soutien juridique à domicile

C'est notamment pour aider de telles victimes que Me Carmelle Marchessault a créé en 2016 Juristes à domicile, un organisme à but non lucratif ayant pour mission de conseiller les personnes vulnérables et de leur donner accès à des services juridiques si nécessaire.

« Ce sont souvent des personnes de l'entourage qui nous appellent, par exemple des travailleurs sociaux, quand ils prennent connaissance d'un problème », explique l'avocate d'expérience.

Quelques discussions ou des séances de médiation peuvent redresser certaines situations. Mais si un recours en justice est nécessaire, les victimes sont dirigées vers le Groupe Accès Justice, aussi fondé par Me Marchessault, où des avocats offrent des services à prix modique.

Le rôle des banques

Certains abus sont décelés par les institutions financières, qui sonnent l'alarme, mais elles ont encore du travail à faire, selon Carmelle Marchessault. « Les banques doivent être plus vigilantes pour relever les transactions suspectes dans les comptes de leurs clients âgés », dit-elle.

Ce n'est pas une mince tâche. « Mais c'est à elles de trouver un mécanisme adapté à leur réalité technologique et à leur code d'éthique. Même chose pour les notaires. Il y a un trou à ce niveau, pour la protection des aînés », note aussi Marc Rochefort.

Le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) encourage les victimes de fraude à porter plainte. Malheureusement, « la divulgation au service de police survient souvent lorsque la victime a atteint une situation financière à risque, ce qui cause beaucoup de détresse », souligne Emmanuel Anglade, porte-parole du SPVM.

Le tiers des 4000 appels à la Ligne Aide Abus Aînés concernaient des cas de maltraitance financière, en 2017. Ce service propose de l'écoute et du soutien aux personnes âgées et à leurs proches, au 514 489-2287 ou 1 888 489-2287.

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CONSEILS DU SPVM AUX PERSONNES ÂGÉES POUR RÉDUIRE LES RISQUES DE FRAUDE

Ne divulguez pas vos informations personnelles au personnel de soutien de votre résidence ;

Ne divulguez pas de renseignements personnels, comme vos numéros de comptes bancaires et votre numéro d'assurance sociale, par courriel ou par messagerie ;

Déchiquetez vos documents contenant des informations personnelles ;

Mémorisez votre NIP, ne l'inscrivez jamais sur vos cartes bancaires ;

Ne divulguez votre NIP à personne, même si quelqu'un fait des achats pour vous. Vous êtes responsable des achats si vous avez donné votre NIP ;

Conservez vos chéquiers en lieu sûr, dans un autre endroit que celui où vous conservez vos pièces d'identité ;

Vérifiez vos informations bancaires plusieurs fois par mois ;

Vérifiez votre historique de crédit au moins une fois par année.




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