Aujourd'hui à Montréal, Trois-Rivières et Gatineau aura lieu la manifestation annuelle contre la brutalité policière, après une année fertile d'affrontements entre policiers et manifestants.

Judith Lachapelle LA PRESSE

L'événement traîne une mauvaise réputation: presque chaque année, à Montréal, vitrines fracassées et poubelles incendiées sont laissées dans son sillage. Mais les chiffres laissent songeurs: malgré les centaines d'arrestations par la police, très peu de manifestants sont condamnés par les tribunaux pour les actes qui leur ont été reprochés. Que cachent toutes ces vitres brisées?

Tous les 15 mars, des centaines de manifestants se réunissent à Montréal pour dénoncer la brutalité policière. Ils marchent pendant quelques heures dans les rues d'un quartier, écoutent des discours, scandent des slogans, visitent parfois les lieux où des citoyens sont morts à la suite d'une intervention policière et dénoncent l'absence de mécanismes indépendants pour enquêter sur la police.

Et tous les 16 mars, les vitrines de commerces fracassées, les poubelles incendiées, les voitures de police renversées et les centaines d'arrestations sont les images qui tapissent journaux et bulletins télévisés.

La remarque fait soupirer les organisateurs du Collectif opposé à la brutalité policière (COBP), instigateur de l'événement qui se tient depuis 1997 dans la métropole. «La casse, c'est ce qui fait que les médias vont parler de la manifestation», dit François Du Canal. «Mais ce n'est pas notre faute si les médias ne parlent que de la casse et ne parlent pas de la cause.»

«Nous, on organise une manifestation. On n'invite pas les gens à venir casser des vitres. Ce n'est pas à nous de condamner les gens qui détruisent la propriété privée ou publique. Il y a des tribunaux pour ça et les médias s'en chargent très bien.»

«C'est clair qu'il y a une opération publique de salissage contre cet événement depuis ses débuts», croit l'avocat Denis Poitras, qui a souvent défendu avec succès des personnes arrêtées lors de l'événement. «Les policiers se servent du prétexte de quelques méfaits pour arrêter des masses de personnes», dit-il. «Il y a des casseurs qui sont arrêtés. Mais c'est une très infime minorité.»

Les données sont en effet étonnantes: très peu d'arrestations faites le soir du 15 mars sont suivies d'une condamnation. En 2002, sur 371 arrestations, moins d'une dizaine de personnes ont été condamnées par les tribunaux. Une centaine de mineurs arrêtés n'ont même pas été accusés, faute de preuves. En 2009, sur 220 personnes arrêtées, une trentaine ont été condamnées. En 2011, plus de 200 personnes qui ont reçu un constat d'infraction en vertu du Code de la sécurité routière pour avoir bloqué la rue contestent en ce moment la constitutionnalité de l'accusation en cour municipale.

La grande majorité des personnes arrêtées au fil des ans a été accusée d'attroupement illégal ou d'autres infractions liées au règlement municipal. Une minorité (moins de 100 personnes en 10 ans) a été accusée de méfaits ou a fait face à d'autres accusations criminelles, même s'il s'agit du côté le plus médiatisé de la manifestation.

Le constat est troublant, observe le professeur Marcos Ancelovici, du département de sociologie de l'Université McGill.

«Ça suggère que le but des arrestations n'est pas nécessairement lié à des méfaits. Ça suggère que le but des arrestations est d'intimider les manifestants. Je ne peux pas parler des intentions de la police, mais si on voit qu'il y a 300 arrestations et moins d'une dizaine de personnes condamnées, on se dit que la très, très grande majorité des gens n'avaient strictement rien fait de mal.»

«Par contre, quand on lit dans les journaux qu'il y a eu 300 arrestations, ça crée un effet dissuasif. On peut se demander si on ira manifester, parce qu'il y a des chances d'être arrêté même si on n'a rien fait. Personne n'a envie d'être arrêté.»

«La police est capable d'arrêter les casseurs, dit Denis Poitras. Ce n'est pas une raison d'arrêter une manifestation de 300 personnes parce que deux personnes sont allées casser une vitrine. Les gens ont le droit constitutionnel de manifester.»

«En 2002, dit François Du Canal, il y a eu deux ou trois vitres brisées au quartier général de la police et on a arrêté 371 personnes. Les méfaits n'expliquent pas la répression. Selon nous, la police ne veut pas qu'on prenne la rue et fait tout pour décourager les gens.» À ses côtés, Jennifer Bobette renchérit. «Et lorsque les arrestations de masse ont lieu, les casseurs sont partis depuis longtemps.»

Préjugés et perceptions

«On ne peut empêcher des gens de manifester parce qu'on n'aime pas le message qu'ils portent», dit Nicole Filion, porte-parole de la Ligue des droits et libertés. «Et on ne peut pas interdire une manifestation parce qu'on craint qu'il y aura des méfaits», ajoute-t-elle. «Il faut prendre garde au profilage politique d'un groupe comme le COBP.»

Marcos Ancelovici s'interroge sur les effets de la perception des policiers par rapport à cette manifestation pas comme les autres. «Le comportement et l'usage de la force par la police sont en grande partie liés à la perception de la police, dit-il. Dans la mesure où le 15 mars est vu par la police comme un événement qui va dégénérer - et, en plus, c'est un discours critique contre la police -, les policiers s'y rendent déjà avec une perception négative de l'événement. Ça peut être fondé ou pas, ce n'est pas la question. Mais cette perception influence la façon dont ils vont agir. Après, peu importe ce que les manifestants vont réellement faire, les policiers auront quand même une perception négative des manifestants.»

Une vitre brisée, qu'il s'agisse de celle d'un symbole capitaliste (banque, multinationale) ou pas, reste une vitre cassée.

«Les gens qui utilisent les manifestations sont généralement exclus du pouvoir, rappelle M. Ancelovici. Elles n'ont pas accès au processus de décision. Elles vont utiliser les moyens à leur disposition pour faire un rapport de force qui leur sera un peu moins défavorable. Casser des vitres ne change pas le monde, ça ne renverse pas le capitalisme, ça n'affecte pas l'économie. Mais ça contribue parfois à la couverture médiatique...»

Il s'agit d'une arme à double tranchant, rappelle M. Ancelovici, puisque la casse peut éclipser la cause défendue par les manifestants. «Si personne ne parle de la manifestation, c'est comme si elle n'avait pas eu lieu», rappelle le professeur. «Les médias aiment les casseurs. Les médias cherchent les casseurs. Les médias se précipitent sur la vitre brisée et ne parlent que de la vitre brisée. Et les médias font la une avec la vitre brisée, parce qu'ils pensent que c'est ce qui fera vendre le journal.»

Casseurs La foule comme bouclier



Le sociologue Yves Claudé, qui s'intéresse aux mouvements sociaux et aux groupes marginaux, observe le déroulement des manifestations du 15 mars depuis de nombreuses années. Il s'inquiète de voir des manifestants pacifiques et de bonne foi être instrumentalisés par des militants radicaux qui s'infiltrent dans la marche et s'arrangent sciemment pour qu'un affrontement éclate avec les policiers. «Ces gens-là se servent de la foule comme bouclier humain pour se protéger des charges policières», dit M. Claudé. «La stratégie mise en oeuvre vise aussi à provoquer la répression contre ces manifestants pacifiques, en espérant qu'ils se radicalisent et adoptent une idéologie antiétatique et antiautoritaire.»

«Beaucoup de gens n'aiment pas la police et ont toutes sortes de raisons valables de se plaindre de son attitude», ajoute-t-il. «Mais le "carnaval antipolicier" du 15 mars représente plutôt un rituel de défoulement de frustrations sociales accumulées. Sa fonction essentielle est une fonction de régulation de l'ordre social, ordre qui est rétabli dès le lendemain d'une émeute très prévisible, alors que les rues sont nettoyées et les vitrines réparées.» En somme, une sorte de «soupape», conclut le sociologue.

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Arrestations de masse, arrestations de casse

Difficile d'obtenir un bilan exact du nombre de personnes qui ont été condamnées ou qui ont choisi de payer la contravention à la suite de leur arrestation à une manifestation du 15 mars. Chose certaine, la grande majorité des arrestations concerne un attroupement illégal, une «entrave à la circulation routière», diverses infractions au règlement municipal, mais généralement, les manifestants ne sont pas arrêtés parce qu'ils ont commis des méfaits. Au fil des ans, plusieurs des personnes ont contesté avec succès les accusations ou les constats d'infraction. Voici un aperçu des arrestations des 10 dernières manifestations du 15 mars.

2002

371 arrestations, dont 268 accusations pour attroupement illégal (après six ans de contestation judiciaire, moins d'une dizaine de personnes sont finalement condamnées)

2003

Aucune arrestation, aucun méfait

2004

9 personnes accusées, entrave et méfait

2005

5 arrestations, dont 2 mineurs

2006

33 arrestations

2007

Une quinzaine d'arrestations, dont 9 pour attroupement illégal

2008

50 arrestations, dont 3 pour vol ou méfait

2009

220 personnes arrêtées, dont 32 en vertu du Code criminel

2010

100 arrestations, dont 17 en vertu du Code criminel

2011

258 arrestations, dont 239 personnes qui contestent actuellement en cour municipale la contravention de 488$ pour avoir enfreint le Code de la sécurité routière

2012

226 arrestations, la majorité pour avoir enfreint le règlement municipal

Sources: SPVM et COBP