Abandon du tracé du centre-ville, nouvelle connexion avec la ligne verte, prolongements potentiels vers Laval et Lanaudière ; le REM de l’Est change complètement de direction. Jugeant que le projet « manque d’acceptabilité sociale », Québec et Montréal ont confirmé lundi en « prendre le leadership ». La filiale de la Caisse de dépôt CDPQ Infra est donc exclue du processus. La nouvelle formule plaît aux experts, mais ceux-ci espèrent voir des avancées concrètes rapidement.

Mis à jour le 2 mai
Henri Ouellette-Vézina
Henri Ouellette-Vézina La Presse
Maxime Bergeron
Maxime Bergeron La Presse

« Ça change beaucoup le projet pour la Caisse de dépôt, parce qu’eux comptaient investir 10 milliards sur une rentabilité du projet de l’Est jusqu’au centre-ville. En enlevant le bout du centre-ville, eux ne veulent pas poursuivre dans le projet, et je les comprends », a expliqué le premier ministre François Legault, lundi, avouant que « le tronçon du centre-ville, [à l’ouest de la rue] Dickson, n’a pas d’acceptabilité sociale ».

L'annonce en bref

  • Québec reprend le projet du REM de l’Est des mains de la Caisse de dépôt, et le développera en partenariat avec la Ville de Montréal, l’Agence régionale de transport métropolitain (ARTM) et la Société de transport de Montréal (STM)
  • La nouvelle mouture du projet vise à desservir l’est de et le nord-est de l’île, avec une connexion à la station l’Assomption sur la ligne verte du métro. Le REM de l’Est ne desservira pas directement le centre-ville.
  • Une deuxième phase du projet prévoit des prolongements vers Laval et Lanaudière, en vue de créer un vaste réseau métropolitain intégré.
  • Ni le coût ni l’échéancier du projet n’ont encore été précisés, pas plus que le mode de transport choisi. L’option de tronçons surélevés, telle que prévue par la Caisse, sera étudiée, tout comme le tramway.
  • Québec versera des dizaines de millions de dollars à la Caisse pour tout le travail accompli jusqu’ici dans le dossier du REM de l’Est, en vertu d’une entente conclue en 2015. La filiale CDPQ Infra concentrera ses énergies à terminer la première phase du REM.

PHOTO PHILIPPE BOIVIN, LA PRESSE

Nouveau point de départ potentiel du REM de l’est, à l’angle de la rue Dickson et de l’avenue Souligny

Le passage du Réseau express métropolitain (REM) dans la rue Notre-Dame et dans le parc Morgan, qui avait fait l’objet d’une vive contestation, est donc abandonné. Pour M. Legault, le reste du tracé reçoit toutefois « un accueil favorable ». « Il n’est pas question de toucher au reste », a-t-il dit. « Je veux être très clair : dans le passé, il y a eu toutes sortes d’excuses utilisées pour retarder des projets. Moi, les gens qui me connaissent savent que je n’ai pas beaucoup de patience. Et je veux que ce projet-là se réalise le plus vite possible », a-t-il insisté.

À ses côtés, la mairesse Valérie Plante s’est montrée soulagée, affirmant que « le tronçon aérien dans le centre-ville était une erreur historique qu’il fallait absolument éviter de faire ».

La décision d’aujourd’hui est courageuse et importante, parce qu’on fait la bonne chose. On garde ce qui fonctionne […] et on met de côté ce qui est moins consensuel.

Valérie Plante, mairesse de Montréal

Dans une déclaration diffusée en fin de journée, CDPQ Infra a confirmé que son mandat prenait fin, se félicitant d’avoir fait aboutir « une proposition architecturale détaillée, ambitieuse et réalisable ». Pour la suite, « l’ensemble des études effectuées par CDPQ Infra en cours de planification seront remises au gouvernement, avec le remboursement des coûts encourus pour le projet, selon les modalités prévues par l’Entente en matière d’infrastructure publique conclue en 2015 », indique l’organisme, qui réitère à son tour « le besoin important de transport collectif dans l’est de Montréal ».

PHOTO PATRICK SANFAÇON, LA PRESSE

Selon nos sources, le gouvernement tenait à régler le conflit avec Valérie Plante au sujet du REM de l’Est avant les élections générales.

Selon nos sources, le gouvernement tenait à régler le conflit avec Valérie Plante au sujet du REM de l’Est avant les élections générales. Il craignait de traîner ce dossier comme un boulet en campagne électorale, au moment où il ambitionne de faire des gains dans l’île de Montréal.

Québec prévoit y aller en deux phases : la première pour construire les tronçons vers Pointe-aux-Trembles et le cégep Marie-Victorin et la seconde, qui dépend de résultats d’études à venir, pour prolonger le REM vers Laval et Lanaudière.

Un projet transformé

Une « nouvelle équipe de projet » sera créée, avec le ministère des Transports, la Ville de Montréal, la Société de transport de Montréal (STM) et l’Autorité régionale de transport métropolitain (ARTM). L’échéancier fixé à 2029 pourrait être modifié, mais le comité aura besoin « d’un certain temps » pour le déterminer. Le nouveau président de l’ARTM, Patrick Savard, sera « très impliqué dans le dossier », a indiqué M. Legault, insistant sur le fait que, « si nécessaire, il y aura des changements faits à la direction de l’ARTM ».

On ignore quel impact aura ce bouleversement sur le coût total du projet, qui était jusqu’ici estimé à 10 milliards.

Chose certaine : le nouveau groupe visera un « meilleur arrimage du REM de l’Est avec les lignes de métro » en privilégiant la ligne verte du métro « pour rentrer au centre-ville », a dit Mme Plante.

D’après nos informations, la connexion avec la ligne verte se fera à la station Assomption, d’où partiraient ensuite les deux branches est et nord. Aucune option pour le mode privilégié n’est pour l’instant écartée : au sol, en aérien ou en souterrain, a par ailleurs révélé M. Legault.

PHOTO PHILIPPE BOIVIN, LA PRESSE

La connexion du REM de l’Est à la ligne verte devrait se faire à la station Assomption.

Le nouveau comité, qui s’est réuni une première fois lundi après-midi, explorera également des options d’aménagement « plus harmonieuses » dans Mercier-Est. Le prolongement du tracé Marie-Victorin jusqu’à Laval et du tronçon est, vers Lanaudière, sera enfin étudié. Des économies pourraient être faites au centre-ville, mais l’arrimage au métro et les prolongements potentiels pourraient entraîner une hausse du budget.

Des experts optimistes

Pour l’expert en planification des transports à l’Université de Montréal Pierre Barrieau, « le 2 mai sera probablement une date importante dans l’histoire du transport collectif à Montréal ». « C’est la fin du modèle de planification qui était dominant depuis 2015, quand la Caisse est arrivée. On retourne à un modèle traditionnel de réalisation des projets, avec le gouvernement, l’ARTM, etc. », dit-il.

On est à un moment intéressant, parce qu’on peut enfin réfléchir la mobilité propre au centre-ville, mais surtout, on peut espérer une refonte de la gouvernance qui serait hybride, entre la Caisse de dépôt qui avait tout, et le gouvernement qui a du mal à mener des projets à terme.

Pierre Barrieau, expert en planification des transports à l’Université de Montréal

À l’Université du Québec à Montréal (UQAM), la professeure au département d’études urbaines et touristiques Florence Junca-Adenot espère aussi que cette fois sera la bonne. « Si on donnait à l’ARTM ou à la STM les mêmes libertés et les mêmes droits qu’on a donnés à CDPQ Infra, c’est clair qu’ils vont faire le projet à la même vitesse, et avec une planification beaucoup mieux faite. Il y a moyen d’apprendre de nos leçons », dit-elle.

« On vient de remettre au bon endroit la charge de réaliser le projet. Et ça, globalement, je trouve que c’est une très sage décision », ajoute l’experte, qui espère maintenant voir une « vraie vision d’ensemble articulée autour des besoins des gens » se dégager dans les prochaines semaines.

Shin Koseki, titulaire de la Chaire UNESCO en paysage urbain de l’Université de Montréal, seconde. « On est en droit de s’attendre à une conduite de projet socialement plus acceptable. Cela dit, ce n’est pas garant de succès. On peut juste espérer que le projet se fasse davantage avec la population et les experts, sans considérer la rentabilité avant le reste », prévient-il toutefois.

Au cours de son mandat, le gouvernement Legault avait demandé à la Caisse d’étudier l’idée de prolonger le REM vers Laval. On envisageait un tronçon dans l’axe de l’autoroute 15 vers le Carrefour Laval. La Caisse aurait montré peu d’intérêt, ce qui amène maintenant le gouvernement à prévoir que son REM de l’Est revu et corrigé se dirige vers Laval. Selon Québec, la Caisse a montré plus d’enthousiasme pour un prolongement sur la Rive-Sud. Le 14 février, juste avant le déclenchement de l’élection partielle dans Marie-Victorin, François Legault a confirmé subitement ce nouveau prolongement, entre La Prairie et Boucherville. C’est l’une de ses promesses électorales. Il a révélé que la Caisse avait conclu qu’un tel projet est-ouest serait rentable, mais celle-ci n’a rien annoncé jusqu’ici et se limitait à dire en février que des « études préliminaires » étaient en cours.

Avec Tommy Chouinard, La Presse

Ce qu’ils ont dit…

Nous sommes confiants que nous arriverons rapidement avec des solutions permettant de faire avancer le projet. Cette formule a déjà fait ses preuves en matière de planification. Nous allons tous travailler afin de développer une solution structurante.

Simon Charbonneau, porte-parole de l’ARTM

Il manque encore beaucoup de détails concernant le nouveau tracé, mais quelle immense perte de temps due à l’incompétence de la CAQ en transport. Le gouvernement termine son mandat tout en cafouillage en ne livrant rien de concret à l’Est de Montréal en matière de transport.

Alexandre Leduc, critique solidaire en transports

C’est toujours pareil à la CAQ pour les projets de transports. On présente une mouture inadéquate, on perd des années et on doit repartir à zéro. 4 ans après la promesse, on se retrouve sans tracé ou échéancier.

André Fortin, critique libéral en transports

Les grands perdants sont les citoyens de l’est, qui méritent un projet de transport collectif maintenant, pas dans 10 ans. La CAQ ne comprend pas l’importance ni l’urgence de miser sur le transport collectif dans l’ensemble de ses politiques, c’est un problème pour tout le Québec.

Paul St-Pierre Plamondon, chef du Parti québécois

C’est une grande victoire. Maintenant, il faut que la participation se fasse vraiment. Jusqu’à maintenant, la plupart des gens sentent qu’ils ont perdu leur temps dans les consultations. Il faut se parler sérieusement, tous ensemble.

Patricia Clermont, du Regroupement des riverains de la rue Notre-Dame

Il est impensable d’envisager que l’Ouest de l’île et la Rive-Sud auront un lien direct avec le centre-ville, alors que l’Est de Montréal sera en reste. […] Nous invitons les décideurs à ne pas créer une iniquité territoriale.

Jean-Denis Charest, PDG de la Chambre de commerce de l’Est de Montréal

On se réjouit que le modèle de gouvernance du projet soit revu. Comme en santé, il est essentiel de s’en remettre aux experts pour un projet de cette envergure. De toute évidence, le gouvernement du Québec a écouté les experts et le milieu.

Glenn Castanheira, directeur de la SDC Montréal centre-ville

Nous réitérons notre volonté […] d’assurer un arrimage optimisé avec nos autres projets majeurs en cours, dont le SRB Pie-IX et le prolongement de la ligne bleue ainsi qu’une intégration efficace avec nos services existants.

Philippe Déry, porte-parole de la STM