La pandémie a donné la bougeotte aux Québécois : 232 000 d'entre eux ont changé de code postal entre le 1er juillet 2020 et le 1er juillet 2021, du jamais-vu depuis au moins 20 ans, montrent les données publiées jeudi par l’Institut de la statistique du Québec (ISQ). Ce sont principalement des Montréalais qui ont quitté la métropole, permettant à plusieurs régions de bénéficier de gains notables.

Mis à jour le 13 janvier
Ariane Krol
Ariane Krol La Presse

« Je suis un cliché ambulant de retour à la terre », plaisante Vickie Ouimet. En septembre dernier, son amoureux, Alain Parent-Vézina, et elle ont pris possession de leur nouvelle maison à Saint-Barthélemy, petit village de 2145 habitants dans Lanaudière, l’une des régions qui a connu la plus forte croissance l’an dernier. Le couple a troqué son loft de 615 pieds carrés dans Parc-Extension contre une petite maison adossée à un terrain de 107 000 pieds carrés, sur lequel il prévoit cultiver ses légumes pour devenir autosuffisant.

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Alain Parent-Vézina et Vickie Ouimet devant leur maison de Saint-Barthélemy, dans Lanaudière, où ils ont emménagé en septembre dernier après avoir quitté leur condo de Parc-Extension.

« Je suis une fille de 5 à 7, de restos, d’amis, de bars, et là, on a passé la journée dehors en raquettes. Je prends mon sac à dos et mes jumelles, et je vais sur mon terrain regarder la faune : je n’ai jamais fait ça de ma vie ! », se réjouit Mme Ouimet.

« Depuis que je suis ici, il y a 200 âmes de plus dans mon village », témoigne Julie Maurice, directrice générale de la municipalité depuis 2018. Cela inclut plusieurs familles avec enfants, une bonne nouvelle pour l’école primaire de cette petite municipalité dévitalisée dont les deux tiers du territoire sont en zone agricole.

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Village de Saint-Barthélemy dans Lanaudière

Le prix des maisons n’est vraiment pas cher comparé à la couronne de Montréal ou aux Laurentides.

Julie Maurice, directrice générale de la municipalité de Saint-Barthélemy

Avec la pandémie, les ventes de propriétés isolées en forêt « ont explosé », se vendant le double de l’évaluation municipale, parfois davantage. Résultat, la municipalité a encaissé environ 120 000 $ de droits de mutation en 2021, le double des années précédentes, estime-t-elle.

« Les Québécois ont la bougeotte »

Mme Ouimet et son conjoint sont loin d’être les seuls à avoir changé de code postal l’an dernier. Quelque 232 000 Québécois en ont fait autant, soit 19 % de plus que l’année précédente.

« On avait très hâte de voir les chiffres parce que tant dans les médias que dans nos environnements personnels, ça fait quand même une bonne année qu’on accumule les anecdotes », témoigne la démographe Martine St-Amour, de l’ISQ.

Et à 19 %, la hausse est tout sauf anecdotique. « Depuis quelques années, on observait plutôt une diminution du nombre de migrants interrégionaux d’année en année. Il y a donc une rupture de tendance », relève Mme St-Amour. « Les Québécois ont eu un petit peu plus la bougeotte. »

La région administrative de Montréal, qui regroupe toutes les municipalités de l’île, a perdu 48 300 personnes au profit du reste du Québec, soit 2,6 % de sa population. C’est du jamais-vu depuis que l’ISQ a commencé à compiler cette donnée, en 2001-2002. Les Laurentides, l’Estrie et Lanaudière ont bénéficié du mouvement contraire, attirant plus de Québécois que toutes les autres régions de la province.

Les régions gagnantes et perdantes demeurent cependant les mêmes qu’avant la pandémie, souligne Mme St-Amour.

« Sur une vingtaine d’années, le solde migratoire interne de Montréal a toujours été déficitaire, rappelle-t-elle. À l’inverse, ça fait déjà quelques années que les régions de l’est du Québec, du Bas-Saint-Laurent et de la Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine, par exemple, enregistrent un solde positif dans leurs échanges migratoires internes. »

Tendances amplifiées

La pandémie a donc amplifié les tendances déjà présentes. C’est particulièrement frappant à Montréal. Contrairement aux années précédentes, l’arrivée d’immigrants et de résidents non permanents, restreinte aux frontières, n’a pas été suffisante pour compenser le départ des Montréalais vers les régions, ce qui a entraîné une diminution nette de la population de l’île.

Ces données s’arrêtent toutefois au 1er juillet 2021, note Mme St-Amour. Avec la reprise de l’immigration internationale observée l’été dernier, le phénomène devrait s’estomper dans les données qui seront publiées l’an prochain. « Dans quelle mesure, il faudra voir, mais à mon avis, c’est le changement auquel il faut s’attendre pour l’année prochaine », estime la démographe.

Les régions des Laurentides, de l’Estrie, de Lanaudière, de la Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine, de la Mauricie, du Centre-du-Québec, de Chaudière-Appalaches et du Saguenay–Lac-Saint-Jean ont toutes profité de gains de population beaucoup plus importants au cours de cette dernière année pandémique que par le passé.

Laval, à l’inverse, a vu sa fuite migratoire s’accentuer. Bien que sa population totale continue à croître, la hausse de 0,09 % enregistrée en 2020-2021 est la plus faible depuis que l’ISQ a commencé à compiler ces données, en 1986-1987. Laval est aussi, avec Montréal, l’une des deux régions ayant subi le plus de morts associées à la pandémie de COVID-19, signale l’Institut.