Des locataires qui accusent leur propriétaire de rénoviction ont récemment été évacués d’urgence par les pompiers de Montréal après le retrait des protections contre les incendies de leur immeuble.

Philippe Teisceira-Lessard
Philippe Teisceira-Lessard La Presse

C’est la deuxième fois qu’un tel scénario se produit ce printemps à Montréal, où la pression immobilière est forte.

Les pompiers se sont présentés le 21 avril dernier au 4530, avenue Girouard, dans le quartier Notre-Dame-de-Grâce, « pour des anomalies relatives au système d’alarme incendie, aux moyens d’évacuation ainsi que pour des séparations coupe-feu manquantes », a indiqué le Service de sécurité incendie de Montréal.

« Les pompiers nous ont dit que ce n’était plus sécuritaire. […] Que s’il y avait un incendie, tout brûlerait en trois minutes et tout le monde mourrait », a rapporté Pak-Kei Wong, qui habite l’endroit depuis 15 ans. « J’ai eu cinq heures d’avis. D’autres locataires ont eu moins que ça. »

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Pak-Kei Wong devant l'hôtel où il est temporairement hébergé

Depuis, il vit à l’hôtel. « Tous mes vêtements sont encore là, tous mes meubles sont là, toutes mes affaires sont là, a-t-il continué. C’est difficile… C’est difficile. »

Le propriétaire de l’immeuble de 18 logements tente d’en faire partir les locataires depuis plusieurs mois pour le rénover. M. Wong dit avoir reçu une offre de 10 000 $ pour résilier son bail, il y a plus d’un an.

L’automne dernier, l’approche du propriétaire a changé. « Une récente expertise en bâtiment a révélé la nécessité d’effectuer certains travaux correctifs importants », indique un avis d’éviction envoyé aux locataires qui habitaient toujours sur place. Le document proposait 1180 $ à M. Wong en dédommagement.

Les occupants de quatre appartements ont refusé de partir.

Parmi eux, en plus de Pak-Kei Wong, se trouve Madi Midalia. « C’est incroyable, a-t-il dit. Je me sens dans le noir, je ne sais pas ce qui va se passer. […] Ça n’a aucun sens. » Lui aussi dit avoir reçu une offre de plusieurs milliers de dollars.

M. Midalia a eu la surprise de trouver un appartement rénové de façon luxueuse, à louer dans son immeuble, sur une plateforme en ligne. Loyer : 1700 $ pour 980 pieds carrés, un prix deux fois plus élevé que celui de son appartement. L’annonce indique une disponibilité à partir du 1er juin.

PHOTO TIRÉE DU SITE RENTALS.CA

Appartement à louer pour 1700 $ au 4530, avenue Girouard

Un propriétaire aux Bahamas

Le 4530, avenue Girouard appartient depuis 2019 à une société à numéro présidée par Marc-Antoine Brûlé Brosseau, jeune homme d’affaires montréalais appartenant à la famille propriétaire de la chaîne de restaurants Les Enfants Terribles. C’est lui qui signe les documents officiels liés à l’immeuble.

PHOTO TIRÉE DE FACEBOOK

Marc-Antoine Brûlé Brosseau

La société à numéro appartient à Core Realties Inc., qui appartient elle-même en majorité (par l’intermédiaire d’une autre société à numéro) à Northern Realty Corp., entreprise dont l’adresse est une case postale aux Bahamas. Core Realties Inc., qui possède plusieurs immeubles à Montréal, est administrée par M. Brûlé Brosseau et Laverne Darville, simple employée d’une firme de gestion de fortune des Bahamas.

Cette dernière et son employeur n’ont pas rappelé La Presse.

Marc-Antoine Brûlé Brosseau n’a pas répondu aux demandes d’entrevue de La Presse.

« Il est au courant [de la demande d’entrevue] et je ne pense pas que vous allez avoir un appel de lui », a indiqué son avocat, Eric Choueke.

Deuxième épisode

MChoueke représente aussi Brandon Shiller et Jeremy Kornbluth, deux autres promoteurs immobiliers accusés par leurs locataires de faire des rénovictions.

Le duo est notamment propriétaire du 3440, avenue Ridgewood, à Montréal, évacué en pleine nuit par les pompiers de Montréal et la Croix-Rouge en février dernier après le retrait de murs coupe-feu. Dans ce cas aussi, les propriétaires avaient d’abord tenté de faire partir les locataires pour effectuer des travaux majeurs.

Sur l’avenue Ridgewood, la Régie du bâtiment du Québec a ordonné l’évacuation en citant un « danger pour la sécurité et l’intégrité physique des personnes ».

« Depuis un an, c’est l’enfer », affirmait en avril un locataire évacué, qui a requis l’anonymat parce que la cause est devant les tribunaux. L’une de ses voisines s’est exprimée sur les réseaux sociaux. « Tout cela à cause d’un propriétaire prédateur qui depuis des mois fait des travaux en dehors des règles, a-t-elle déploré. Le plus triste, c’est de voir des personnes de plus de 90 ans qui sont désemparées. »

Le mois suivant, en mai, Jeremy Kornbluth avait reconnu que son équipe devait améliorer la façon dont elle gérait ses relations avec les locataires.

« Je pense qu’on peut faire mieux dans nos communications avec les locataires », a-t-il dit en entrevue. « J’engage un entrepreneur général différent, on fait des démarches [pour améliorer les choses]. »

L’homme d’affaires a ajouté que les locataires devaient aussi comprendre qu’en refusant de quitter leur logement le temps d’un chantier, ils doivent s’attendre à des désagréments. « Il y a beaucoup de bruit, il y a beaucoup de poussière, il y a beaucoup de choses, mais on minimise ça », a-t-il dit. « On fait notre possible pour [que ça reste] le plus confortable possible, mais ce n’est pas idéal d’avoir des gens qui restent pendant une reconstruction. »