Les voix se multiplient en réaction aux projets de voies cyclables de l’administration Plante. Alors que certaines exigent le retrait immédiat des « corridors sécuritaires », d’autres invitent carrément les Montréalais à boycotter les commerçants ayant pris position contre des projets comme le Réseau express vélo (REV), qui s’installe progressivement dans la métropole.

Véronique Lauzon Véronique Lauzon
La Presse

Henri Ouellette-Vézina Henri Ouellette-Vézina
La Presse

Depuis l’annonce de son nouveau plan de partage des rues et des voies publiques de façon temporaire, la mairesse Valérie Plante essuie certaines critiques. Il y a notamment eu des manifestations et des pétitions pour retirer certains corridors implantés dans les rues de la métropole cet été, dont ceux des rues Rachel Est et Notre-Dame.

Mais dans les derniers jours, la grogne suscitée par l’ajout de voies cyclables s’est surtout concentrée sur l’autoroute cyclable qui est prévue dans la rue Saint-Denis. Mardi, des commerçants ont d’ailleurs signé une lettre ouverte dans La Presse demandant de reporter son déploiement, se désolant que « la Ville semble tout mettre en œuvre » pour faire fermer leurs boutiques.

Le lendemain, en réponse à cette lettre, des citoyens ont créé le site « Boycott Montréal ». On y diffuse notamment une liste des commerces qui s’opposent au REV et aux projets de voies cyclables. « Il est temps de boycotter les commerçants qui usent de leurs tribunes médiatiques pour jouer les petits soldats de l’immobilisme au détriment de la qualité de vie des Montréalais et Montréalaises », écrit le regroupement.

En entrevue, le porte-parole du regroupement, Henri Deschamps, explique que ses confrères et lui en avaient marre de voir dans les médias un nombre beaucoup plus important de personnes mécontentes des pistes cyclables que l’inverse. « Les commerçants utilisent leur pouvoir médiatique pour parler uniquement de leur chiffre d’affaires. Alors nous, nous avons décidé de toucher précisément à leur chiffre d’affaires », explique le livreur à vélo.

« Plein de gens nous disent qu’ils ne veulent pas que leur vie change. C’est bien. Mais nous aussi, on a le droit de vous dire que nous ne sommes pas d’accord et de vous bouder », ajoute-t-il, en précisant que le regroupement est d’abord motivé par des raisons écologiques.

Celui-ci déplore que les commerçants « ne comprennent que le langage de l’argent » et que « certains d’entre eux prônent le conservatisme urbanistique et économique ».

Un appel « contre-productif », juge la Ville

Au cabinet de la mairesse, on s’explique très mal cette nouvelle sortie contre les voies cyclables. « Plus que jamais, les commerçants ont besoin du soutien de tous, affirme la porte-parole, Geneviève Jutras. L’appel au [boycottage] est contre-productif, puisque les commerces sont un ingrédient essentiel des quartiers humains et vivants que nous souhaitons créer. Le projet du REV s’inscrit dans cette dynamique, ainsi que dans une optique de transition écologique. »

Les débats publics sont malheureusement de plus en plus polarisés et nous invitons tout le monde, peu importe sa position, à faire preuve d’ouverture et de dialogue plutôt que de tomber dans le piège de la confrontation.

Geneviève Jutras, porte-parole du cabinet de la mairesse

Le chef de l’opposition officielle, Lionel Perez, lui, voit en la lettre ouverte des commerçants un « cri du cœur ». « Ils ont reçu un rejet complet de l’administration. Ça en dit long sur [la façon dont] elle fait de la politique. On ne peut pas se permettre autant de changement sans consultation », dénonce-t-il.

Avec le conseiller Marvin Rotrand, il a déposé lundi au conseil municipal une pétition signée par 1700 personnes qui demandent le retrait de la piste cyclable temporaire de la rue Terrebonne, à Notre-Dame-de-Grâce. D’après M. Rotrand, cette piste a enlevé des centaines de places de stationnement aux résidants, qui doivent aussi jongler avec des travaux dans les rues avoisinantes. « Pour ajouter une insulte à tout ça, elle est pratiquement inutilisée, cette piste cyclable », dit le résidant de NDG, pour qui la Ville prend « avantage de la COVID-19 pour imposer sa vision partout ».

Mme Jutras réplique que l’administration est « à l’écoute des citoyens pour apporter les changements demandés ». « Les aménagements temporaires seront démantelés progressivement avec la rentrée scolaire et l’automne », rappelle-t-elle aussi.

Pas le temps d’aller en guerre, dit Vélo Québec

À Vélo Québec, la présidente-directrice générale Suzanne Lareau dénonce le recours à une technique pareille, peu importe la cause. « Je ne pense pas que le boycottage soit une façon de régler les choses. Surtout en ce moment : ce n’est pas le temps de se lancer en guerre contre les commerçants », indique-t-elle.

On va tous réaliser assez rapidement que le REV apportera des bénéfices sur la rue. Ça va apaiser les artères et permettre une circulation plus fluide.

Suzanne Lareau, PDG de Vélo Québec

Son organisme dit toutefois comprendre que la réaction négative de commerçants à l’endroit du Réseau express vélo (REV) ait « choqué » des cyclistes. « On comprend mal, nous aussi, qu’il y ait autant de résistance, sachant que la rue Saint-Denis va mal depuis 10 ans. Toutes les études nous montrent que les gens consomment davantage lorsqu’ils sont à pied, à vélo ou en transports collectifs. La circulation lente sert beaucoup mieux le commerce », soutient également Mme Lareau.

Celle-ci se dit par ailleurs « pas du tout étonnée » que plusieurs commerçants aient dénoncé les nouvelles voies cyclables. « Ils réagissent souvent comme ça quand il s’agit de changer le paradigme de la voiture », constate Mme Lareau.