Adrienne Poitras avait presque complété sa course de 21 km l’an dernier au marathon de Montréal quand elle s’est portée au secours de Patrick Neely, un jeune coureur qui a succombé à un arrêt cardiaque en fin de parcours.

Ariane Lacoursière Ariane Lacoursière
La Presse

Près d’un an après les évènements, alors qu’un rapport de la coroner publié le 29 juin fait la lumière sur la tragédie, la bonne Samaritaine sort pour la première fois de son mutisme et ne souhaite qu’une chose : que les recommandations permettant d’éviter la répétition d’un tel drame soient toutes appliquées.

« Ce qui est arrivé est horrible. Il faut absolument que les recommandations de la coroner ne tombent pas entre deux chaises », affirme Mme Poitras.

Un traumatisme

Le 22 septembre dernier, Mme Poitras dit avoir été confrontée à une « impuissance » qui ne l’a « pas laissée sans séquelles ». « J’ai été marquée par un traumatisme qui me suivra pour toujours », a écrit Mme Poitras dans une lettre à La Presse.

L’étudiante au doctorat de premier cycle en médecine âgée de 25 ans a aperçu Patrick Neely effondré sur le parcours à l’intersection des rues Cherrier et Saint-Hubert. Des intervenants étaient déjà autour de lui. Formée en réanimation cardiorespiratoire, Mme Poitras s’est approchée et a offert son aide : « La dame qui [pratiquait] le massage cardiaque me regarda avec un regard apeuré et me dit qu’elle aimerait avoir de la relève. »

PHOTO TIRÉE DE FACEBOOK

Patrick Neely

Sur le coup, Mme Poitras ne reconnaît pas la victime. Ils ont pourtant le même âge et plusieurs amis en commun. « Il était très blanc. […] Je n’étais pas très émotionnelle. Je pensais à la tâche à faire. J’étais dans une sorte de zone de focus intense. On essayait de faire de notre mieux », dit-elle.

Malgré tout, Mme Poitras réalise qu’elle est « en train de [pratiquer] de la [réanimation cardiorespiratoire] sur un jeune qui a mon âge, et qui, comme moi, voulait simplement courir un demi-marathon [ce jour-là] ».

Les bons Samaritains qui sont autour de Patrick Neely savent son nom et son âge, qui sont inscrits sur son dossard. « Il avait aussi écrit à la main qu’il souffrait d’une condition cardiaque modérée », se souvient Mme Poitras.

Rapidement, l’étudiante réalise que pour avoir plus de chances de sauver le jeune homme, il faut un défibrillateur. Mais une série d’erreurs ralentiront considérablement l’arrivée des secours dans ce dossier, a révélé un rapport de la coroner publié le 29 juin.

Ce n’est que 10 minutes après le premier appel de la policière qui s’est portée au secours de Patrick Neely que les ambulanciers arrivent. « Même si tout se passe au ralenti, je comprends que ça fait longtemps qu’on fait le massage. On est juste deux personnes à se relayer et on se fatigue », témoigne Mme Poitras.

Une fois le coureur pris en charge par les ambulanciers, Mme Poitras a croisé une amie sur le parcours et a terminé sa course en sa compagnie. Elle est incapable de célébrer son accomplissement : « Je savais que les proches d’un garçon de mon âge n’auraient pas ce luxe aujourd’hui. »

Le soir, elle a appris le décès de Patrick Neely. Elle a appris aussi qu’il connaissait plusieurs de ses amis.

Insomnie

Pendant des jours, Mme Poitras a souffert d’insomnie. « Je me demandais tout le temps ce qu’on aurait pu faire de plus pour lui sauver la vie », dit-elle. Ses questionnements ont trouvé des réponses dans le rapport de la coroner publié il y a près de deux semaines. « Maintenant, la responsabilité d’agir incombe non seulement au promoteur et à l’organisation du marathon, mais au SPVM, à la Ville de Montréal et au ministère de la Santé et des Services sociaux, qui doivent revoir leurs procédures pour assurer la sécurité des participants à l’ensemble des évènements sportifs sur notre territoire », affirme Mme Poitras.

PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

Un rapport de la coroner publié le 29 juin a fait la lumière sur la tragédie survenue au marathon de Montréal, l’an dernier.

Pour elle, il ne faut surtout pas que « ce décès soit l’un parmi tant d’autres ». Il faut que les recommandations de la coroner « soient appliquées pour qu’une situation comme celle-là ne se reproduise plus jamais », plaide-t-elle.

À cause de la pandémie de COVID-19, le marathon de Montréal n’aura pas lieu cette année. Mais tous les acteurs cités dans le rapport de la coroner ont manifesté leur intention d’appliquer les recommandations les concernant. Et il le faut, selon Mme Poitras. « Je comprends que beaucoup de choses se passent en ce moment avec la pandémie. Le rapport n’est peut-être pas arrivé au bon moment. Mais il ne faut surtout pas qu’on le mette sur la glace », dit-elle.