L’hôpital du Suroît, en Montérégie, sera mis à l’amende pour avoir utilisé un insecticide interdit depuis 11 ans par la Ville de Salaberry-de-Valleyfield. Un évènement qui lève le voile sur les pratiques de « gestion parasitaire préventive » dans le réseau de la santé, où le recours à des pesticides de synthèse est encore fréquent.

Publié le 26 juin
Éric-Pierre Champagne
Éric-Pierre Champagne La Presse

Le 14 juin dernier, des inspecteurs de Salaberry-de-Valleyfield ont remis un avis d’infraction à un entrepreneur qui appliquait un insecticide sur le bâtiment de l’hôpital du Suroît. Le produit employé, la lambda-cyhalothrine, est notamment utilisé pour combattre les insectes dans les cultures maraîchères. Or, cet insecticide mieux connu sous le nom commercial Demand est interdit sur le territoire de Salaberry-de-Valleyfield depuis 2011.

« C’est une substance qui n’est pas sans risque pour la santé humaine », signale Louise Hénault-Éthier, directrice du Centre Eau Terre Environnement à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS). La lambda-cyhalothrine est notamment considérée comme un produit cancérigène possible chez l’humain et un perturbateur endocrinien potentiel.

L’entrepreneur, Gestion parasitaire du Québec, et le Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) de la Montérégie-Ouest, qui chapeaute l’hôpital du Suroît, seront mis à l’amende pour avoir enfreint la réglementation municipale. L’amende minimale est de 714 $.

Selon les informations obtenues par La Presse, l’entrepreneur disait ne pas être au courant de l’interdiction en vigueur à Salaberry-de-Valleyfield. Il a déclaré aux inspecteurs municipaux que l’application d’un insecticide à l’hôpital du Suroît était prévue à son contrat avec le CISSS de la Montérégie-Ouest.

L’entreprise qui a ses bureaux à Granby est détenue par Stéphan Sicotte. Sa firme a remporté en avril dernier un appel d’offres pour la « gestion parasitaire » de plusieurs bâtiments gérés par le CISSS de la Montérégie-Ouest. Stéphan Sicotte n’a pas donné suite aux demandes d’entrevue de La Presse.

Le contrat prévoit la gestion parasitaire de plusieurs installations réparties dans différentes villes, dont Longueuil, Châteauguay, Granby, Cowansville et Salaberry-de-Valleyfield. L’hôpital du Suroît ainsi que plusieurs CLSC et CHSLD figurent dans la liste des bâtiments inclus à l’entente. Celle-ci prévoit une « gestion parasitaire préventive mensuelle » pour 32 bâtiments ainsi qu’un « arrosage intérieur et extérieur printanier contre les fourmis » pour 24 établissements.

Selon Jade St-Jean, conseillère aux communications au CISSS de la Montérégie-Ouest, « ce fournisseur a un contrat pour de la gestion parasitaire préventive pour 58 installations sur l’ensemble du territoire du CISSS de la Montérégie-Ouest ». Elle signale que « l’entente contractuelle avec le fournisseur stipule qu’il doit s’assurer que le traitement extérieur doit être conforme aux exigences des différentes villes ».

Mme St-Jean ajoute que « selon la fiche technique du produit, lors d’une utilisation à l’extérieur, il devient inoffensif cinq minutes après l’application, soit le temps de séchage sur les surfaces ».

[La lambda-cyhalothrine], c’est un ingrédient actif qui peut entraîner la mort des rats à de très faibles doses comparativement aux produits de sa famille chimique.

Louise Hénault-Éthier, directrice du Centre Eau Terre Environnement à l’Institut national de la recherche scientifique

Signalons qu’au moins 12 municipalités situées sur le territoire du CISSS de la Montérégie-Ouest ont leur propre règlement sur les pesticides, comme c’est le cas à Salaberry-de-Valleyfield. Dans les autres villes, c’est la Loi sur les pesticides qui s’applique et celle-ci n’interdit pas l’utilisation de la lambda-cyhalothrine pour les établissements de santé.

Des experts inquiets

L’utilisation de pesticides de synthèse dans le réseau de la santé a surpris les experts consultés par La Presse. Micheline Lévesque, présidente de Solutions Alternatives Environnement (SAE), a qualifié la nouvelle de « pas trop rassurante ». La biologiste qui conseille les municipalités en matière d’environnement croit que « tant qu’on ne sera pas obligé de changer, on aura recours aux vieilles façons de faire ». Ces vieilles façons de faire incluent notamment l’utilisation d’insecticides de manière préventive, comme la lambda-cyhalothrine.

« Quand on regarde la fiche de ce produit, on prend tout de suite conscience que ce n’est pas de la petite bière », signale Mme Lévesque, qui ajoute que l’utilisation de pesticides de synthèse ne devrait se faire qu’en dernier recours, particulièrement pour des établissements de santé.

L’appel d’offres du CISSS de la Montérégie-Ouest prévoit que le fournisseur « doit fournir au début du contrat une liste des pesticides qu’il entend utiliser ainsi que les fiches signalétiques pour chacun des produits ».

Les établissements de santé, bien qu’on y retrouve des personnes vulnérables, ne sont pas considérés comme des milieux à risque, comme le prévoit la réglementation québécoise sur les pesticides pour les écoles et les centres de la petite enfance (CPE). Louise Hénault-Éthier se demande tout de même quels étaient les motifs ayant poussé à une telle application à l’hôpital du Suroît. « Y avait-il des options non chimiques qui auraient pu être utilisées ? »

« Qu’est-ce qu’on veut prévenir ? Les produits utilisés sont-ils plus problématiques que ce qu’on veut prévenir ? », demande Louise Vandelac, professeure de sociologie à l’UQAM et directrice du Collectif de recherche écosanté sur les pesticides, les politiques et les alternatives.

Le CISSS de la Montérégie-Ouest n’a pas précisé si un problème particulier justifiait l’utilisation d’un tel insecticide à l’hôpital du Suroît. L’appel d’offres obtenu par La Presse fait état d’un « problème de mouches » et de la présence de fourmis charpentières et de chauve-souris pour cet établissement.

En savoir plus

  • 4,6 millions
    En 2020, les ventes de pesticides au Québec ont totalisé 4,6 millions de kilogrammes, un résultat qui se situe dans la moyenne des cinq dernières années.
    Source : Bilan des ventes de pesticides au Québec 2020
  • 50 %
    La Commission européenne a annoncé mercredi son intention de réduire l’utilisation des pesticides de 50 % d’ici 2030.
    Source : Agence France-Presse