(Puerto Maderos) Des galettes dans l’eau, des tâches noirâtres et poisseuses sur le sable : sur les berges de la rivière Coca, les habitants constatent, impuissants, la pollution au pétrole aux abords de leur petit village de jungle de Puerto Maderos, en Amazonie équatorienne.

Publié le 2 février
Paola LOPEZ Agence France-Presse

« Ces dégâts ne sont pas pour un ou deux mois, il faudra 20 ans » pour revenir à la nature d’avant : la complainte de Bolivia Buenano, commerçante de 40 ans, résume l’état d’esprit de cette communauté de 700 âmes, perdue dans la forêt.

Plus personne ne peut « se baigner normalement dans la rivière, ni boire l’eau d’ici. Il n’y a plus de poissons, il n’y a plus rien », grommelle Bolivia, bottes de plastique jaunes aux pieds et combinaison bleu de travail.

Près de 6300 barils de pétrole, soit plus d’un million de litres, se sont déversés plus en amont dans une réserve environnementale, à une centaine de kilomètres à l’est de la capitale Quito après la rupture d’un oléoduc en fin de semaine dernière.

L’OCP, l’entreprise qui opère le pipeline, affirme avoir « collecté et réinjecté 5300 barils de pétrole dans le système », soit 84 % du brut déversé. Le pétrole a été recueilli dans des bassins de rétention aménagés en urgence dans la zone de l’incident par des équipes d’ouvriers armés d’engins de terrassement.

Environ 21 000 m2 de la réserve Cayambe-Coca ont été touchés, une réserve qui abrite une grande variété de mammifères, d’oiseaux et d’amphibiens. Le brut s’est d’abord écoulé dans la rivière Quijos, puis dans la Coca, une rivière majeure de l’Amazonie qui elle-même se jette dans un fleuve, le Napo, selon le rapport officiel du ministère de l’Environnement.

PHOTO CRISTINA VEGA RHOR, AGENCE FRANCE-PRESSE

Des barils dans lesquels sont déposés des résidus de pétrole qui ont pollué la rivière Coca.

Malgré les affirmations se voulant rassurantes de l’OCP, les traces de la marée noire s’étendent sur des kilomètres, dans cette zone de montagnes couvertes de jungles. Bien en aval, au bord de la Coca, en fait une large rivière aux allures de véritable fleuve, les pluies et la force du courant ont cependant déjà emporté le gros de la nappe.

« Nous sommes fatigués parce que ce n’est pas une vie normale », enchaîne Bolivia. « Ce n’est plus une nature saine, c’est une nature contaminée. Et cela continuera tant que l’oléoduc et le réseau pétrolier continueront à être là », critique-t-elle, contemplant, assise, les eaux de la rivière.

Elle enchaîne en dénonçant le manque d’investissement de l’État dans ces provinces amazoniennes qui concentrent de grandes richesses pétrolières, mais sont aussi les plus touchées par ces catastrophes écologiques à répétition.

« Oubliés de Dieu »

En mai 2020, dans cette même zone de Piedra Maderos, quelque 15 000 barils s’étaient déjà déversés dans trois rivières, dont la Coca, au cours d’un incident similaire : un oléoduc endommagé par des chutes de pierres provoquées par les fortes pluies qui s’abattent régulièrement sur cette région baignée d’eau.

Au fur et à mesure que les travaux de nettoyage progressent, des bouées en forme de gros boudins souillées de pétrole et des barils de déchets récupérés s’accumulent sur le sable.

Les ouvriers passent d’une rive à l’autre en bateau transportant des sacs de sable souillés de brut, qu’ils empilent çà et là en attendant de les évacuer. Ironie de la nature, des papillons tournent autour de ces déchets.

PHOTO CRISTINA VEGA RHOR, AGENCE FRANCE-PRESSE

L’indignation se propage de bouche en bouche. « Nous sommes les oubliés de Dieu », fustige Rosa Capinoa, dirigeante d’une organisation de communautés indigènes (Fecunae) qui a accompagné l’AFP dans une tournée des zones touchées.

« Je sais que ce n’est pas quelque chose qui peut être récupéré du jour au lendemain, cela prendra beaucoup de temps […]. Regardez ! Toute cette catastrophe naturelle est d’une grande tristesse ».

L’OCP a approvisionné en eau potable les populations touchées, étant donné la probable contamination des sources.

« Le pétrole vient d’ici, de nos régions, et nous, en tant que communautés, nous ne profitons de rien. Juste de quelques bouteilles d’eau en plastiques et de réservoirs », dénonce Mme Capinoa.

« Nous sommes indignés, car nous vivons cela tous les deux ou trois ans », ajoute Romel Buenaño, un agriculteur de 35 ans.

À Puerto Maderos, se souvient-il, la catastrophe de 2020 a mis fin à la pêche pendant des mois et tué la faune des îlots de Coca. « Le nettoyage ne mettra pas fin à la contamination », insiste-t-il.