À moins de réduire immédiatement, rapidement et massivement les émissions de gaz à effet de serre,limiter le réchauffement de la planète sous la barre des 2 °C sera impossible, prévient un nouveau rapport du GIEC, rendu public ce lundi. Il n’est pas trop tard pour agir, mais tout ne reviendra pas à la normale pour autant.

Mis à jour le 9 août 2021
Jean-Thomas Léveillé
Jean-Thomas Léveillé La Presse

Bientôt impossible de limiter le réchauffement à 2 °C

Les incendies de forêt, sécheresses, pluies diluviennes et inondations que le monde connaît cet été demeureront inévitablement une réalité, prévient le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC).

Ce qui peut changer, c’est le facteur de multiplication de ces catastrophes naturelles.

PHOTO DAVID SWANSON, ARCHIVES REUTERS

L’incendie de forêt Dixie, en Californie

En réduisant dès maintenant, dans une large mesure et à un rythme soutenu les émissions de gaz à effet de serre (GES), ces phénomènes extrêmes pourraient se limiter à ce que l’on connaît ; dans le cas contraire, ils pourraient s’aggraver significativement.

Dans un rapport rendu public ce lundi, l’organisation détaille cinq scénarios d’émissions de GES qui montrent l’éventail des conséquences possibles.

Si les émissions se poursuivent sensiblement au rythme actuel, l’augmentation de la température de la Terre pourrait dépasser d’ici 20 à 40 ans les 2 °C, limite ultime de l’Accord de Paris, et atteindre 3,6 °C à la fin du siècle.

Même le scénario « intermédiaire », dans lequel les émissions se stabiliseraient jusqu’en 2050 avant de commencer à diminuer, se traduirait par une hausse de la température de 2,7 °C à l’horizon 2100.

Seul le scénario le plus optimiste, dans lequel la diminution draconienne des émissions commencerait dès maintenant pour atteindre la carboneutralité en 2050, permettrait de limiter le réchauffement sous la barre de 1,5 °C à la fin du siècle, puis éventuellement de le renverser.

« Limiter la hausse des températures [à 1,5 °C] est encore possible », résume Eddy Pérez, directeur de la diplomatie climatique internationale au Réseau action climat Canada et chargé de cours à l’Université de Montréal, convenant toutefois que l’humanité n’est pas engagée sur cette voie.

C’est exactement ça, le message principal du rapport : clairement, il y a un écart entre l’action politique actuelle et ce que la science nous dit qu’on doit faire pour limiter la hausse à 1,5 °C.

Eddy Pérez, directeur de la diplomatie climatique internationale au Réseau action climat Canada

Les problèmes vont se poursuivre…

Peu importe quel scénario se concrétisera, il est acquis que la température terrestre continuera d’augmenter au moins jusqu’au milieu du siècle, entraînant avec elle la poursuite des bouleversements climatiques déjà observés.

« Il est pratiquement certain que les terres émergées continueront de se réchauffer davantage que la surface des océans [et] que l’Arctique continuera de se réchauffer davantage que le reste de la Terre », indique le « résumé à l’intention des décideurs » du rapport du GIEC.

Les phénomènes extrêmes de chaleur gagneront en importance, puisque chaque tranche de 0,5 °C supplémentaire de réchauffement provoque déjà des augmentations « clairement perceptibles » de leur intensité et de leur fréquence, prévient le document.

Des « preuves renforcées » indiquent que le cycle de l’eau continuera de s’intensifier à mesure que les températures augmenteront, ce qui entraînera une hausse des précipitations dans certaines régions du monde, notamment dans les latitudes élevées, où la fonte des neiges au printemps deviendra plus précoce, avec des débits de pointe plus élevés au détriment des débits d’été.

Logiquement, les sols s’assécheront dans les régions où les précipitations diminueront, mais aussi là où les températures seront plus élevées, en raison de l’évapotranspiration.

Un climat plus chaud intensifiera les évènements climatiques très humides et très secs, provoquant inondations et sécheresses, « mais l’emplacement et la fréquence de ces évènements dépendent des changements prévus dans la circulation atmosphérique régionale », indique le rapport.

Autre élément de préoccupation : tous les scénarios d’émissions entraîneront un affaiblissement du phénomène de circulation méridienne de retournement atlantique (AMOC, pour Atlantic Meridional Overturning Circulation en anglais), dont dépend le courant Gulf Stream.

Un éventuel effondrement de l’AMOC « provoquerait très probablement de brusques changements dans les régimes météorologiques régionaux et le cycle de l’eau, tels qu’un déplacement vers le sud de la ceinture des pluies tropicales [et] et l’assèchement de l’Europe », affirme le rapport.

Plus les concentrations de CO2 dans l’air augmenteront, plus les puits de carbone naturels perdront leur efficacité, jusqu’à éventuellement atteindre la saturation, avertit le GIEC.

Ils pourraient même devenir des sources de carbone, à l’image de la forêt amazonienne, qui émet désormais davantage de CO2 qu’elle n’en absorbe, selon une récente étude.

Le méthane dans l’ombre du CO2

Parvenir à des émissions négatives de CO2 provoquerait graduellement un renversement du réchauffement climatique et de l’acidification des océans, tout en améliorant singulièrement la qualité de l’air.

Mais un autre gaz joue un rôle de plus en plus important dans la crise climatique : le méthane, dont la concentration dans l’atmosphère a augmenté de manière plus marquée que celle du CO2.

« On sous-estime l’importance du méthane [dont le] potentiel de réchauffement est plus rapide que le CO2 », indique Eddy Pérez.

Les émissions de méthane proviennent principalement de l’agriculture, des sites d’enfouissement de matières résiduelles et… de l’exploitation gazière, d’où l’importance de cesser cette pratique, dit-il.

Si l’on permet trop l’expansion du gaz naturel comme énergie de transition, ça risque de faire exploser le budget carbone.

Eddy Pérez, directeur de la diplomatie climatique internationale au Réseau action climat Canada

Ce rapport du GIEC arrive à trois mois de la 26e Conférence des parties (COP26) signataires de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, qui se tiendra en novembre à Glasgow, en Écosse, ainsi qu’à un mois de l’assemblée générale des Nations unies.

« Normalement, ce genre de rapport a une incidence sur ce qui est décidé à la COP », souligne Eddy Pérez, rappelant que le précédent rapport du GIEC a été « crucial » dans les négociations de l’Accord de Paris.

« On s’attend à ce que la contribution du GIEC influence la suite des choses. »

En chiffres

47 %

Augmentation des concentrations de dioxyde de carbone (CO2) dans l’atmosphère depuis 1750

156 %

Augmentation des concentrations de méthane (CH4) dans l’atmosphère depuis 1750

L’ABC des rapports du GIEC

Le rapport rendu public ce lundi est la « contribution du Groupe de travail I » au Sixième rapport d’évaluation du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Il s’agit du premier de trois volets qui composeront cet ouvrage majeur, dont le précédent, en 2014, avait mis la table pour la Conférence de Paris sur le climat de 2015. Le GIEC a ainsi trois groupes de travail : le Groupe de travail I traite des bases scientifiques physiques des changements climatiques ; le Groupe de travail II traite des impacts, de l’adaptation et de la vulnérabilité ; et le Groupe de travail III traite de l’atténuation des changements climatiques. Ils compilent les plus récentes découvertes dans leurs rapports. « C’est ce qui fait la force du GIEC ; c’est en quelque sorte une voix d’autorité scientifique qui nous permet d’avoir les connaissances les plus à jour », explique Eddy Pérez. En juin, un brouillon du rapport du Groupe de travail II, qui doit être publié en février prochain, avait fuité dans la presse, évoquant une transformation « inéluctable » de la vie sur Terre telle que nous la connaissons d’ici 30 ans, avec des conséquences « cataclysmiques ».

« Nos empreintes digitales » sur la crise climatique

Le nouveau rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) rappelle avec une certitude renforcée la responsabilité humaine « sans équivoque » dans la crise climatique actuelle.

« Les preuves des changements observés dans les extrêmes tels que les vagues de chaleur, les fortes précipitations, les sécheresses et les cyclones tropicaux, et, en particulier, leur attribution à l’influence humaine, se sont renforcées depuis [le rapport précédent, publié en 2013] », peut-on lire.

« Il est indiscutable que les activités humaines sont à l’origine des changements climatiques », a déclaré Valérie Masson-Delmotte, coauteure du rapport et coprésidente du Groupe de travail I du GIEC, lors d’une conférence de presse, dimanche.

Cette paléoclimatologue française est directrice de recherche au Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA), un organisme public français de recherche à caractère scientifique.

Ce « fait établi » se vérifie de différentes façons, notamment par les « études d’attribution » de la responsabilité, « qui concluent que la meilleure estimation du réchauffement dû à l’influence humaine, jusqu’en 2019, équivaut à ce qui est observé », indique-t-elle.

« Nos empreintes digitales se retrouvent un peu partout dans le système climatique actuel », image Eddy Pérez, directeur de la diplomatie climatique internationale au Réseau action climat Canada et chargé de cours à l’Université de Montréal.

Zéro émission nette

Cette responsabilité humaine de la crise climatique appelle une solution elle aussi humaine, souligne à grands traits le rapport : réduire radicalement l’émission des gaz qui l’ont engendrée.

PHOTO KACPER PEMPEL, ARCHIVES REUTERS

Belchatow Power Station, plus grande centrale électrique au charbon d’Europe, en Pologne

« Limiter le réchauffement climatique d’origine humaine à un niveau spécifique [requiert d’atteindre] au moins des émissions nettes de CO2 nulles, ainsi que de fortes réductions des émissions d’autres gaz à effet de serre », notamment le méthane, lit-on dans le rapport.

Si cela est fait maintenant, on en verra les bénéfices d’ici 10 ou 20 ans.

Valérie Masson-Delmotte, coauteure du rapport et coprésidente du Groupe de travail I du GIEC

Les concentrations de CO2 dans l’atmosphère terrestre étaient plus élevées en 2019 qu’à « n’importe quel moment depuis au moins 2 millions d’années », souligne le rapport, ajoutant que leur augmentation depuis 1750, de même que celle des concentrations de méthane, dépasse « de loin » les changements naturels multimillénaires survenus entre les périodes glaciaires et interglaciaires au cours des 800 000 dernières années, au moins.

Par conséquent, chacune des quatre dernières décennies a été successivement plus chaude que toutes les décennies qui l’ont précédée depuis 1850, indique le document, qui rappelle que la température mondiale des 10 dernières années était plus élevée de 1,1 °C que la période 1850-1900.

« Le GIEC est assez clair : il n’y a absolument rien qui peut remplacer les réductions immédiates de gaz à effet de serre dans l’atmosphère », résume Eddy Pérez, rappelant que les technologies de capture du carbone sont encore incertaines.

Ce rapport témoigne d’un « progrès des connaissances assez spectaculaire », indique Valérie Masson-Delmotte.

Il permet ainsi d’anticiper l’avenir afin de prendre les décisions qui s’imposent, dit-elle, estimant que, jusqu’à maintenant, « beaucoup de décisions dans le monde sont basées sur le fait de regarder dans le rétroviseur ».