Ottawa avance à l’aveuglette pour protéger le chevalier cuivré, une espèce de poisson unique au monde, menacée par le projet d’agrandissement du terminal portuaire à Contrecœur. C’est du moins l’avis d’un groupe de biologistes qui viennent de transmettre un rapport scientifique au gouvernement fédéral.

Éric-Pierre Champagne Éric-Pierre Champagne
La Presse

Le rapport, signé par quatre biologistes spécialisés en faune aquatique, souligne que « les impacts négatifs sur le chevalier cuivré du projet d’agrandissement du terminal portuaire de Contrecœur sont sous-estimés et que les avantages des mesures proposées pour compenser la perte d’habitat essentiel demeurent spéculatifs, au mieux hypothétiques.

Cet avis scientifique a été préparé en collaboration avec la Société pour la nature et les parcs du Québec (SNAP). Il a été rendu public mercredi.

Dans une lettre transmise aux ministres Jonathan Wilkinson (Environnement) et Bernadette Jordan (Pêches et Océans), les biologistes Louis Bernarchez, Pierre Dumont, Yves Mailhot et Alain Branchaud, qui est aussi directeur général de la SNAP, écrivent « qu’il est difficile, voire impossible, de remplacer cet habitat unique, et que les mesures de compensation mises de l’avant par le promoteur ont très peu de chances de donner le résultat escompté. La population des chevaliers cuivrés verrait ainsi ses chances de rétablissement considérablement réduites ».

Rappelons que le chevalier cuivré est une espèce en voie de disparition et que son habitat essentiel a été désigné officiellement par le fédéral dans le cadre d’un Programme de rétablissement qui est entré en vigueur en 2012.

Or, le projet d’agrandissement du port à Contrecœur a reçu le feu vert du ministre Wilkinson, le 1er mars dernier. Le promoteur, l’Administration portuaire de Montréal (ADM), propose des mesures de compensation pour le chevalier cuivré, mais les détails ne sont pas encore connus.

Pour les auteurs de l’avis scientifique, c’est là où le bât blesse. « Le promoteur s’engage à créer 1,8 hectare d’herbiers pour compenser la perte permanente de 0,9 hectare d’habitat essentiel. En accord avec cette proposition, le gouvernement du Canada demande au promoteur de concevoir un plan visant à compenser cette perte d’habitat essentiel pour une espèce en voie de disparition et de présenter ce plan approuvé par Pêches et Océans Canada avant de le mettre en œuvre. »

ADM a confirmé à La Presse que « le processus pour choisir la ou les firmes pour mettre en œuvre ces plans, qui restent à compléter, n’est pas encore amorcé pour l’instant ». Le port indique néanmoins sa « volonté de respecter l’ensemble de la réglementation applicable et de déployer les meilleures mesures de compensation pour gérer les impacts de façon responsable, des mesures qui ont été développées et continuent d’être améliorées en concertation avec les autorités et experts concernés ».

Des mesures de compensation généralement inefficaces

Le biologiste Louis Bernatchez, coauteur du rapport, ne se dit pas rassuré par cet engagement de compenser la perte des herbiers qui seront détruits en doublant leur superficie par de nouveaux aménagements.

« Le succès éventuel de l’aménagement d’herbiers est plus qu’incertain, affirme-t-il. Il n’existe pas à ma connaissance de cas documentés de succès de telles interventions d’aménagement en milieu fluvial pour des espèces aussi spécialisées et menacées que le chevalier cuivré. »

Ce biologiste de renommée internationale se dit d’autant plus inquiet que des mesures de compensation pour des habitats de poissons sont généralement inefficaces, selon une étude scientifique menée par Pêches et Océans Canada en 2006. Les auteurs, Jason Quigley et David Harper, concluaient alors que 63 % des projets étudiés s’étaient avérés un échec complet.

Le biologiste Alain Branchaud, qui est également directeur général de la SNAP, se dit inquiet de voir que le gouvernement fédéral ne respecte pas ses propres lois puisqu’un arrêté ministériel aurait dû être adopté il y a huit ans afin de protéger légalement l’habitat essentiel du chevalier cuivré, une disposition qui est prévue dans la Loi sur les espèces en péril.

Ottawa vient cependant d’annoncer que le décret serait officiellement adopté avant la fin du printemps.

« Si le Canada ne respecte pas ses propres lois [en environnement], comment peut-on demander ensuite au Brésil d’arrêter de détruire l’Amazonie, fait remarquer le biologiste Pierre Dumont, coauteur du rapport. C’est aussi une question de crédibilité, ajoute-t-il. »

Pêches et Océans Canada a indiqué que le ministère « prendra connaissance des détails du document prochainement et, le cas échéant, tiendra compte des nouvelles informations dans ses analyses ». Environnement Canada n'a pas donné suite aux questions de La Presse.