(Montréal) Cette vieille guirlande de Noël en plastique défraîchie, qui n’était plus tellement jolie, il était plus que temps de s’en débarrasser. Comme elle est en plastique, et par définition mauvaise pour l’environnement, on ne la jette pas : on la met dans le bac de recyclage.

Pierre Saint-Arnaud
La Presse Canadienne

Au centre de tri, elle sort du camion, s’en va sur un convoyeur avec tout le reste, s’emmêle dans les rouleaux et les bloque. On doit arrêter le convoyeur, défaire cet amas entremêlé dans les mécaniques. Toute la chaîne est interrompue, parfois durant des heures, pendant que les matières recyclables continuent d’arriver et s’empilent en attendant un redémarrage.

« Les corps longs, comme une corde, c’est la bête noire des centres de tri », raconte Brigitte Geoffroy, porte-parole chez Recyc-Québec.

« À partir du moment où il y a un corps long qui circule, ça se prend dans le roulis et ça bloque, ça peut bloquer pendant plusieurs heures et ralentir le centre de tri et ses opérations. Il faut éviter tous les corps longs : fils, guirlandes de Noël, cordages. Ça ne va absolument pas dans le bac de récupération. »

PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE






Chevreuils, batteries et fausses bombes

Il n’y a pas que les « serpents » bloqueurs de convoyeurs qui posent problème, souligne Mme Geoffroy. Les employés de centres de tri sont confrontés à d’autres animaux, bien réels ceux-là : « Il y a toujours des carcasses de chevreuil qui se retrouvent dans les bacs de recyclage », laisse-t-elle tomber.

« En fait, il se trouve beaucoup de choses dans les bacs de recyclage. Il y a même des moments où ils doivent arrêter parce qu’il y a des batteries au lithium. C’est super dangereux parce que ça peut exploser. Il y a même eu des cas d’incendie. »

La période de l’Halloween est aussi vue avec appréhension par les centres de tri : « On reçoit à ce moment des choses qui ont l’apparence d’un projectile ou une fausse bombe. Les centres de tri doivent quand même s’arrêter et faire intervenir les policiers afin de s’assurer qu’il n’y a pas de risque pour leurs employés. »

Confusion

Le recyclage se heurte aussi aux habitudes ancrées, souligne Louise Hénault-Ethier, chef des projets scientifiques à la Fondation David Suzuki.

Depuis des années, les villes nous disent que si c’est du plastique, du verre ou du métal, ça va au bac de recyclage. Mais la réglementation dit qu’il faut que ce soit un contenant, un emballage ou un imprimé.

Louise Hénault-Ethier, chef des projets scientifiques à la Fondation David Suzuki

« Le citoyen, avec sa tôle à biscuit en métal, il s’en fout de la définition réglementaire. Il la met quand même au recyclage sa tôle à biscuits et elle va finir par être recyclée parce que du métal, ç’a une valeur. Et dans un centre de tri, on ne laissera pas passer du métal pour aller à l’enfouissement », explique-t-elle, ce qui représente une autre cause de ralentissement dans les centres de tri.

Et encore là, même la définition de « contenant, emballage ou imprimé » implique des nuances. Les plastiques, par exemple, ne sont pas tous égaux devant le recycleur. Ceux qui ont le numéro 6, les fameux contenants de champignons bleus, par exemple, ne sont pas recyclables d’où l’apparition de contenants en carton ou en matière compostable. Les sacs de plastique et les pellicules de type Saran Wrap sont recyclables, mais pas les plastiques d’emballage rigides comme celui qui enveloppe la figurine de héros de fiston. « Du côté des plastiques, il faut un peu plus d’investigation. Par exemple, si le plastique ne s’étire pas, il n’est pas recyclable », explique Mme Geoffroy.

Du côté des papiers et cartons, au contraire, ce qui pourrait sembler impossible à recycler peut l’être quand même. C’est notamment le cas des sacs de café de brûlerie ou des sacs de nourriture pour animaux qui sont laminés avec un plastique à l’intérieur. Par contre, le papier adhésif, lui, contamine les papiers et cartons et il est préférable d’enlever le fameux « Scotch tape » sur les boîtes et papiers avant de les envoyer dans le bac.

Gaspillage massif et militantisme

Les nuances de recyclage ont amené Recyc-Québec à créer une application Ça va où ? qui énumère une impressionnante quantité d’objets et leur destination : bac de recyclage, bac de compostage, écocentre ou à la poubelle. L’initiative est justifiée : le bilan 2018 de Recyc-Québec montre qu’il se consomme 926 000 tonnes de matières recyclables par année à la maison, mais que plus du tiers sont jetées à la poubelle. « Il y a plusieurs raisons pour expliquer ce phénomène. Ces matières recyclables sont jetées soit par méconnaissance, mais aussi parfois parce que les gens ne veulent pas nécessairement faire l’effort », déplore Brigitte Geoffroy.

Pourtant, le recyclage est un geste qui est valorisé par les Québécois, souligne-t-elle : « Les gens trouvent ça important de recycler. C’est parmi les cinq gestes environnementaux les plus importants pour les Québécois. »

La conséquence de cet engouement donne le résultat inverse. La porte-parole de l’organisme note que selon une étude menée en 2015 sur le comportement des Québécois, « plus de la moitié des gens avaient écrit que, dans le doute, ils le mettent au bac de recyclage alors que dans le doute, il faut vérifier et si le doute persiste, probablement le mettre à la poubelle. » Ce geste, qui implique donc de laisser le centre de tri trier à la place du consommateur, fait en sorte que des 485 000 tonnes de matières envoyées au centre, 18 % sont rejetées, entreposées ou non recyclées.

Louise Hénault-Ethier précise toutefois qu’il n’y a pas que le doute qui motive le citoyen : « C’est une forme d’activisme que de vouloir forcer la main des recycleurs en mettant des matières même si on sait qu’ultimement, le centre de tri ne peut s’en charger lui-même. Le traîneau en plastique, il ne fait pas partie de la liste des trucs qu’on peut envoyer au recyclage, mais il y a un logo de recyclage dessus, il y a une technologie qui existe pour ce plastique, donc ça devrait l’être. »

Le citoyen est de plus en plus sensibilisé aux questions environnementales et, pour lui, son levier d’action c’est d’acheter un produit qui est recyclable et de le mettre au bac de recyclage même si le gouvernement ne veut pas l’inclure dans la définition réglementaire. Le citoyen va militer de cette façon en posant ce geste.

Louise Hénault-Ethier, chef des projets scientifiques à la Fondation David Suzuki

Impact de la pandémie

Comme toutes les entreprises qui ont poursuivi leurs activités, les centres de tri ont dû s’ajuster avec la pandémie, notamment en installant des plexiglas et en adoptant d’autres mesures de sécurité. La nature du recyclage a aussi changé. Sans surprise, les rejets domestiques ont augmenté avec le télétravail et ceux provenant des commerces, industries, restaurants, centres commerciaux et autres ont diminué.

La fermeture des immeubles de bureaux, d’ailleurs, a entraîné une certaine panique chez des recycleurs spécialisés : « Il n’y a presque plus de papiers de bureau. Ç’a créé un problème pour certains recycleurs qui ne trouvaient plus de papier de bureau. Ils nous ont appelés à Recyc-Québec pour faire part de leur difficulté à s’approvisionner en papier de bureau. » Mme Geoffroy raconte à titre d’exemple l’initiative de Fibres Sustana, à Lévis, « qui a approché les centres de tri pour avoir ce qu’on retrouve dans les Tétrapaks (cartons de jus laminés). Il y a là une matière de papier qui peut être remplacée dans sa production. Il y a plusieurs couches, aluminium, carton. On peut aller chercher le carton dans cette matière pour remplacer le papier de bureau. »