La recherche sur les pesticides à l’origine de l’affaire Louis Robert vient de faire l’objet d’une publication formelle dans une prestigieuse revue scientifique. Financée en majeure partie par les contribuables québécois, l’étude diffusée mercredi par la revue scientifique PLOS One avance que les néonicotinoïdes – ces fameux insecticides « tueurs d’abeilles » – sont inutiles dans plus de 95 % des champs de maïs et de soya du Québec.

Daphné Cameron Daphné Cameron
La Presse

Des « essais aux champs », menés sur 84 sites différents à travers la province entre 2012 et 2016, ont démontré qu’il n’y avait pas de différence de rendement entre les parcelles plantées avec des semences traitées aux néonicotinoïdes et celles qui ne l’étaient pas, révèle cette grande expérience dirigée par la chercheuse en entomologie Geneviève Labrie. Par ailleurs, moins de 5 % des terres agricoles étudiées avaient un nombre suffisant d’insectes pour justifier le recours à une technique de lutte contre les ravageurs comme l’usage d’un insecticide.

Or, au Québec, il était estimé qu’en 2015, les semences enveloppées de néonicotinoïdes étaient utilisées sur presque 100 % des superficies de culture de maïs et sur plus de 50 % des superficies de culture de soya.

Ces produits chimiques sont ensuite lessivés dans les cours d’eau agricoles. En raison de l’ampleur des superficies traitées, ils ont été mesurés à des concentrations qui menacent les invertébrés aquatiques – organismes à la base de la chaîne alimentaire – dans plusieurs rivières au cours des dernières années.

Dédiée à Louis Robert

Remis en question par l’industrie, ces résultats sont à la source d’une cascade d’événements qui secouent le monde agricole depuis deux ans.

L’étude publiée mercredi est d’ailleurs dédiée au lanceur d’alerte Louis Robert. « Parce que c’est un homme qui a suivi ses valeurs profondes de vouloir une agriculture saine au Québec et qui a vraiment joué sa carrière pour essayer de défendre les intérêts de la recherche indépendante », a expliqué Mme Labrie, mercredi, en entrevue.

Fonctionnaire provincial durant 32 ans, l’agronome Louis Robert a été congédié pour avoir dénoncé l’ingérence du secteur privé dans la recherche publique sur les néonicotinoïdes, d’abord auprès de son employeur, puis en transmettant une note ministérielle à un journaliste de Radio-Canada.

Le document confidentiel alléguait que des chercheurs du Centre de recherche sur les grains (CEROM) avaient subi des tentatives d’intimidation de membres du conseil d’administration et de son ancien président, Christian Overbeek, « dans la diffusion et l’interprétation des résultats de projets de recherche ».

Christian Overbeek est le président des Producteurs de grains du Québec, un syndicat agricole. Le CEROM est un organisme financé à environ 70 % par le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ). À l’époque de la médiatisation de l’affaire, 15 des 35 employés du centre, dont 7 chercheurs, venaient de démissionner.

La recherche publiée hier par PLOS One est signée par cinq auteurs, dont trois scientifiques démissionnaires du CEROM.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Geneviève Labrie, auteure de l’étude qui a provoqué la crise au CEROM

Geneviève Labrie fait partie du nombre, mais puisqu’une enquête de la protectrice du citoyen sur la crise survenue au CEROM est en cours, elle a préféré ne pas revenir sur cet épisode. « J’ai démissionné pour des raisons d’éthique personnelle et professionnelle », a-t-elle cependant pu souligner.

Un autre des coauteurs, Gilles Tremblay, est allé travailler comme agronome au MAPAQ après son départ du CEROM. Il a été suspendu par le Ministère au même moment où a eu lieu le congédiement de son confrère Louis Robert.

À la suite du dépôt d’un rapport accablant par la protectrice du citoyen, Louis Robert a réintégré ses fonctions. Une commission parlementaire sur les impacts des pesticides sur la santé publique et l’environnement avait été déclenchée dans la foulée du scandale.

Pas juste les « néonics »

Geneviève Labrie a dû demander ses droits d’auteur auprès du gouvernement du Québec pour obtenir le fruit de ses recherches menées alors qu’elle était au CEROM. « Pour l’argent qui a été mis là-dedans, le temps et les centaines de personnes qui y ont travaillé, il fallait que cette étude-là soit publiée », a-t-elle souligné.

Il n’y a presque aucune étude sur la planète qui avait autant de sites et donc je suis vraiment très heureuse que ça ait pu être publié.

Geneviève Labrie, qui travaille aujourd’hui au Centre de recherche agroalimentaire de Mirabel

« C’est une étude qui a vraiment une valeur importante. Souvent, les producteurs agricoles ou les intervenants nous disent au sujet d’études menées en Europe : est-ce qu’on peut vraiment utiliser ces données-là pour nous ? Cette étude-là démontre clairement pour nos conditions à nous que ce n’est pas nécessaire d’utiliser des traitements de semence », ajoute la chercheuse.

D’ailleurs, elle insiste sur le fait que ce ne sont pas seulement les néonicotinoïdes qui ne sont pas nécessaires dans l’écrasante majorité des cas, ce sont tous les insecticides, y compris les molécules de la famille des diamides. Ces produits ont commencé à remplacer les néonicotinoïdes dans les enrobages de grains. Depuis 2018, les agriculteurs qui veulent utiliser des néonicotinoïdes doivent obtenir une ordonnance d’un agronome. Cette restriction ne touche pas la famille des diamides.

« Depuis qu’ils ont été homologués en 2016, on a vu une augmentation exponentielle dans les cours d’eau et ils dépassent déjà les critères de vie aquatique chronique dans certaines rivières », prévient-elle.

Louis Robert fier et honoré

« Je suis évidemment très content que cette étude, à la base de mes démarches internes et publiques, soit finalement publiée, formellement, et dans un périodique aussi renommé. Les normes éditoriales et scientifiques de PLOS One surpassent toutes celles des périodiques scientifiques du secteur agricole. Le contenu était déjà connu en grande partie, mais tel que présenté ici, il est encore plus convaincant que lors des présentations passées. J’ai l’intention d’en faire un résumé pour aider sa diffusion auprès des agronomes de première ligne. […] Je suis aussi très fier et honoré de cette dédicace. »

Réaction des Producteurs de grains du Québec

« Nous prendrons connaissance avec intérêt des résultats publiés. Après analyse, nous nous assurerons de faire connaître les informations pertinentes à nos membres. Cela dit, notre position a toujours été favorable à une plus grande disponibilité des connaissances scientifiques vulgarisées pour le secteur des grains. Nous rappelons par ailleurs que le rapport final de la récente commission parlementaire sur les pesticides a recommandé que le gouvernement s’assure de la complémentarité entre la recherche fondamentale et la recherche appliquée, de manière à ce que l’industrie puisse être impliquée dans la recherche appliquée tout en pouvant mettre en valeur les résultats scientifiques de la recherche fondamentale. »