Oubliez les chalets, la chasse, les motoneiges.

Isabelle Hachey Isabelle Hachey
La Presse

Oubliez toutes ces études sur l’importance cruciale de préserver l’habitat, tout ce que les biologistes répètent depuis des années.

Mais surtout, surtout, oubliez les dégâts de l’exploitation forestière, sans cesse montrés du doigt pour expliquer le déclin du caribou forestier au Québec.

PHOTO BRITISH COLUMBIA FOREST SERVICE GARRY BEAUDRY, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE, ASSOCIATED PRESS

« Pour éviter l’extinction des caribous forestiers, il faut d’abord et avant tout préserver leur habitat : la forêt », rappelle notre chroniqueuse.

Chassez tout ça de votre esprit et réjouissez-vous : notre bon gouvernement a trouvé la solution pour sauver les caribous de l’extinction.

Il suffit d’abattre les loups.

On embarque dans des hélicoptères et, quand une meute de loups s’approche un peu trop d’une harde de caribous… bang, on tire. C’est simple, mais avouez qu’il fallait y penser.

En fait, c’est presque aussi simple que la solution du bon gouvernement précédent, qui a voulu sauver une harde de caribous de Val-d’Or en les parquant au zoo.

Ben quoi ? Ils auraient été bien. Logés et nourris aux frais de l’État, ils n’auraient pas eu à se plaindre…

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Rappelons les faits. Pour sauvegarder une trentaine de caribous forestiers de la région de Charlevoix, le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs compte abattre des loups, a écrit vendredi mon collègue Philippe Mercure.

À Val-d’Or, où la harde de caribous est encore plus décimée, une dizaine de loups seront tués durant l’hiver, a rapporté de son côté Radio-Canada.

J’en conviens, le contrôle des prédateurs n’est pas une mesure absurde pour protéger des espèces menacées. Ça peut être relativement efficace à court terme.

Mais le gouvernement du Québec semble vouloir nous faire croire qu’abattre des loups suffira à sauver les caribous de Val-d’Or et de Charlevoix.

Ce serait beaucoup trop simple.

Pour éviter l’extinction des caribous forestiers, il faut d’abord et avant tout préserver leur habitat : la forêt. Or, le gouvernement n’est pas prêt à sacrifier une industrie pour une poignée de cervidés. On peut le comprendre; politiquement, ce serait suicidaire.

Mais ça, il ne peut pas le dire ouvertement. Alors, il a trouvé un bouc émissaire. Un grand méchant loup à exterminer. Pour donner l’impression qu’il fait quelque chose.

Mais au fond, il ne fait rien, à part une diversion.

Se contenter d’abattre des loups pour sauver les caribous, c’est l’équivalent d’offrir du Tylenol à un patient pour éradiquer son cancer, s’indigne Henri Jacob, président de l’organisme abitibien Action boréale.

« C’est insuffisant, tous les biologistes vont le dire, même ceux du Ministère. C’est totalement hypocrite. On ne veut rien changer. Alors, on fait semblant que ce sont les loups qui sont responsables de la disparition des caribous. »

Au printemps, Henri Jacob et son équipe ont présenté un plan de rétablissement du caribou de Val-d’Or au ministre des Forêts, de la Faune et des Parcs, Pierre Dufour.

Le plan recommandait l’instauration d’une nouvelle aire protégée, essentielle pour espérer sauver la harde de caribous menacée. Mais ça n’intéresse pas le ministre.

« Ce n’est pas envisagé, car le territoire est fortement utilisé, notamment pour la villégiature, la chasse et la pêche ainsi que pour certaines activités industrielles », a écrit un représentant du Ministère à Radio-Canada.

Il aurait aussi bien pu écrire : au diable les caribous !

« On nous dit qu’on veut trouver des compromis pour restaurer le caribou à condition de ne pas diminuer l’approvisionnement forestier », mais l’un ne va pas sans l’autre, s’indigne Henri Jacob. « C’est la quadrature du cercle. »

Le problème, insoluble, c’est que le Ministère porte deux chapeaux — et que celui des Forêts vaut pas mal plus cher que celui de la Faune. « Le principal mandat du Ministère, c’est de fournir à l’industrie toute la matière ligneuse qu’elle demande. »

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Pourquoi les loups s’attaquent-ils aux caribous ?

Je vous le donne en mille : à cause de l’exploitation forestière.

« Le caribou vit dans de vieilles forêts, très denses, dit Henri Jacob. Quand les compagnies forestières déboisent, ça attire l’orignal, qui attire à son tour son prédateur naturel, le loup. »

Tout à coup, dans ces forêts transformées par l’homme, le loup n’a plus seulement l’orignal au menu. Et il ne se prive pas pour croquer du caribou s’il en a l’occasion.

Les chemins forestiers ouverts par l’industrie le rendent encore plus redoutable, puisqu’ils lui permettent de se déplacer rapidement. « On blâme le loup, mais on a aménagé la forêt de façon à lui faciliter le travail… »

On sait tout ça depuis longtemps, au ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs.

On sait tout ça, mais… on tergiverse. On réfléchit. On consulte. On gagne du temps.

Malgré l’urgence d’agir, le ministre a reporté à 2023 la stratégie de redressement de l’habitat du caribou forestier et montagnard du Québec.

Parce qu’il faut bien consulter encore un peu. À tout hasard, on pourrait tomber sur un expert qui n’a toujours pas exprimé son point de vue sur l’extinction imminente de ces animaux…

« Les cyniques pourraient dire qu’on attend que les hardes s’éteignent, pour ensuite libéraliser l’accès aux ressources », dit Martin-Hugues St-Laurent, professeur en biologie animale à l’Université du Québec à Rimouski.

Des cyniques, il y en a de plus en plus dans le milieu. Comme Henri Jacob, convaincu que le gouvernement aimerait se débarrasser du caribou forestier, cet « empêcheur de couper en rond », mais qu’il n’a tout simplement « pas le courage » de l’admettre.

Martin-Hugues St-Laurent pense la même chose. « Si ça continue, on va les perdre, les caribous. En Gaspésie, dans Charlevoix, à Val-d’Or. On va les perdre… et ça fait peut-être notre affaire. »