Quelque 50 000 baguettes par jour : c’est l’estimation, basée sur le poids des déchets comestibles, de la quantité d’aliments jetés quotidiennement par une boulangerie, selon une étude obtenue en exclusivité par La Presse.

Janie Gosselin Janie Gosselin
La Presse

Si la question du gaspillage alimentaire des ménages est souvent abordée, le chercheur Éric Ménard s’est penché sur des cas dans les secteurs commercial et industriel. Son constat : il faut revoir le système en profondeur. Une consultation publique sur le gaspillage alimentaire devrait d’ailleurs être mise sur pied prochainement à Montréal.

Réduire le gaspillage

« Il y a plein de pratiques aberrantes qui ont été normalisées, mais qui n’ont pas toujours existé », a expliqué Éric Ménard dans une entrevue téléphonique, jugeant « réaliste » l’idée de réduire considérablement les pertes et le gaspillage alimentaires. Parmi ces pratiques, il cite des standards commerciaux trop élevés et un système qui génère immanquablement une surproduction, puisque les tablettes ne doivent jamais être vides. Pour son analyse, mandatée par le Conseil du Système alimentaire montréalais (SAM) et financée dans le cadre du Plan d’action régional 2017-2019 de Montréal Métropole en santé, il s’est penché sur le gaspillage alimentaire de quatre modèles : un détaillant resté anonyme, le distributeur Courchesne Larose, un transformateur, soit une boulangerie, et un récupérateur, Moisson Montréal. À l’aide de ces quatre volontaires, il a extrapolé des données types. Il estime ainsi qu’un supermarché peut jeter 116 tonnes de nourriture comestible en une année. Il admet toutefois que le détaillant volontaire pour participer à l’étude était probablement à l’avant-garde des dons par rapport au reste du marché en récupérant 57 tonnes d’aliments pour des organismes. Pour le distributeur de fruits et légumes, la perte s’élevait à 3200 tonnes par année.

Des données

M. Ménard admet que son étude n’est qu’une incursion dans la réalité du gaspillage alimentaire. Les chiffres sont extrapolés et les quatre participants l’ont fait de façon volontaire, ce qui laisse penser qu’ils sont peut-être plus sensibilisés au sujet que d’autres. Dans le cas du supermarché, le chercheur a calculé les pertes en pesant et en notant les aliments jetés sur une semaine seulement. Pour le distributeur et le transformateur, les chiffres lui ont été fournis, sans pouvoir être vérifiés de façon indépendante. Il souhaite que cette étude vienne démontrer le besoin de faire davantage de cueillette d’information et de sensibilisation. « Il faudrait qu’il y ait un programme de collecte de données et de reddition de comptes dans l’industrie », a-t-il répété à plusieurs reprises. S’il est d’accord avec la préoccupation sur le gaspillage alimentaire à l’origine de l’analyse, le directeur général de Moisson Montréal, Richard Daneau, n’est pas d’accord avec une collecte systématique de chiffres. « Notre grande crainte, en forçant les donateurs à divulguer ce qu’ils produisent, c’est que ça nuise et que ça mène à un désengagement », a-t-il précisé à La Presse.

Aliments propres à la consommation

« Le danger que nous percevons, c’est que nous devenions la poubelle des joueurs de l’industrie bioalimentaire », note Richard Daneau, de Moisson Montréal. En ce moment, dit-il, l’industrie donne à l’organisme des aliments propres à être redistribués, comme en mangerait n’importe quel consommateur. « Ce n’est pas parce que quelqu’un est pauvre qu’il faut qu’il mange quelque chose qui n’a pas d’allure, souligne-t-il. Si on force à interdire la production de déchets alimentaires, qu’est-ce qu’ils vont faire avec ? » Il calcule aussi que le gaspillage s’étend aux repas chauds préparés, par exemple dans des hôpitaux ou lors d’événements, qui causent des défis de salubrité ou d’hygiène pour les organismes souhaitant les redistribuer. Il souligne tout de même que la conscience du gaspillage alimentaire et de la récupération a changé au cours des dernières années : Moisson Montréal récupère beaucoup plus de denrées qu’avant. L’organisme compte pouvoir en redistribuer encore davantage aux gens dans le besoin grâce à une unité de revalorisation de cuisine, qui devrait être mise en place l’été prochain pour permettre d’étirer la durée de vie des légumes, en les blanchissant ou en les surgelant, par exemple.

Une consultation

Une pétition pour demander une consultation publique sur le gaspillage alimentaire déposée en juin dernier à la Ville de Montréal a recueilli plus de 15 000 signatures. Il s’agit du minimum prévu pour obliger la tenue d’une telle consultation. La Montréalaise Atlantide Desrochers a lancé la pétition ayant pour objet « la tenue d’une consultation publique afin que la Ville s’inspire et se dote de mesures (changements réglementaires, plan d’action, incitatifs, etc.) répondant aux meilleures pratiques, afin qu’il n’y ait plus de gaspillage et de destruction d’aliments encore propres à la consommation par les commerces, institutions et industries ». « On sent une volonté politique du côté de la Ville de Montréal », a précisé M. Ménard, qui a participé à la pétition. En réaction à l’étude qu’il a publiée, l’attachée de presse du cabinet de la mairesse Valérie Plante, Geneviève Jutras, a précisé que l’« administration prend la question du gaspillage alimentaire très au sérieux et plusieurs éléments pour y faire face sont contenus dans [son] plan de gestion des matières résiduelles ».

Pertes et gaspillage par année à Montréal

Supermarché étudié : 116 tonnes jetées, 57 tonnes en dons
Distributeur de fruits et légumes étudié : 3200 tonnes jetées, 1845 tonnes récupérées (dons ou autre)
Transformateur étudié (pains) : 4599 tonnes envoyées pour alimentation animale, 293 tonnes en dons
Banque alimentaire étudiée : 12 000 tonnes récupérées