Convaincu que planter des arbres demeure une bonne façon de capter le CO2 de l’atmosphère, le gouvernement Legault songe à créer son propre mécanisme pour s’assurer de la validité, de la transparence et de la cohérence des projets de plantation qui génèrent des crédits compensatoires de carbone. 

Tristan Péloquin  Tristan Péloquin 
La Presse

« Si on veut miser sur la forêt, il faut s’assurer que les arbres soient non seulement plantés, mais aussi qu’ils arrivent à croître sur une période de temps suffisante », a affirmé hier le ministre de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques, Benoît Charette. 

Le ministre réagissait à une enquête de La Presse qui a révélé, hier, plusieurs lacunes dans les mécanismes de contrôle de projets de plantation d’arbres créés expressément pour générer des crédits compensatoires de carbone. Nos vérifications sur le terrain ont révélé que certaines de ces plantations, homologuées par le prestigieux organisme Gold Standard, avaient connu d’importants taux de mortalité qui n’ont pas été calculés lors d’un audit de vérification mené l’été dernier par l’organisme. 

Un autre volet de notre enquête a révélé que des arbres plantés sur des terres coupées à blanc deux ans auparavant ou encore plantés en 1985 sur des terres appartenant au Fonds de solidarité FTQ avaient réussi à être homologués et à générer des crédits compensatoires de carbone qui sont vendus sur le marché. Ces certifications, basées sur différents calculs de croissance réalisés par des experts en foresterie, puis validés par des vérificateurs indépendants, attestent que ces forêts retirent une certaine quantité de CO2 de l’atmosphère tout au long de leur vie. 

Le Fonds de solidarité FTQ, dont la filiale Solifor est le plus important propriétaire de terres forestières au Québec, a décrété un moratoire sur la vente de nouveaux crédits de carbone générés par ses plantations en apprenant les détails de cette enquête. 

L’Ordre des ingénieurs forestiers du Québec a aussi demandé une enquête à son syndic, et a annoncé hier des « mesures correctives », incluant la mise sur pied d’un programme de formation continue pour permettre à ses membres de mieux comprendre leurs responsabilités lorsqu’ils participent à de tels projets de captation de carbone.

« C’est questionnant », dit le ministre

« On croit beaucoup en la forêt comme vecteur pour la captation de carbone. Lorsque des programmes de plantation d’arbres sont créés et qu’on voit des résultats qui ne sont pas toujours probants, oui, c’est questionnant », a réagi le ministre. 

M. Charette a dit étudier la possibilité que Québec crée son propre « protocole » pour encadrer ces plantations et mesurer le carbone qu’elles captent. 

Ce n’est pas simple, ces protocoles doivent avoir une reconnaissance à l’international pour que notre mesure de calcul soit reconnue.

Benoît Charette, ministre de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques

À l’heure actuelle, les crédits de carbone générés par des plantations forestières québécoises sont homologués par des protocoles établis par des organismes privés, ce qui permet uniquement de les vendre sur le marché dit « volontaire ». Ce sont souvent des citoyens ou de petites entreprises qui les achètent pour compenser les émissions de leurs véhicules ou de leurs déplacements en avion. 

En créant son propre protocole assurant la validité, la transparence et la cohérence des crédits de carbone générés par des plantations forestières, Québec pourrait permettre aux grandes entreprises polluantes de s’en procurer pour compenser leurs émissions. Les crédits compensatoires pourraient aussi être vendus sur le marché de la Western Climate Initiative, un regroupement d’États et de provinces incluant notamment la Californie.

Vers un processus étatique

« Beaucoup de joueurs de l’industrie au Québec veulent un protocole [étatique] qui dicterait ce qui serait acceptable dans l’évaluation du carbone forestier, explique Jérôme Dupras, professeur au département de sciences naturelles de l’Université du Québec en Outaouais et spécialiste du marché du carbone. Ce protocole pourrait inclure, par exemple, des principes qui exigent de planter trois fois plus d’arbres que ce qui est accordé en crédits compensatoires. » 

« Pour éviter les lacunes dans le système et les moins bons élèves, il y a une demande pour que ce soit internalisé dans un processus gouvernemental. Ça ferait en sorte que les joueurs moins sérieux seraient amenés à disparaître tranquillement », estime-t-il. 

Le ministre Charette affirme que mettre en place un tel protocole « peut prendre des mois ou des années ». D’ici là, il invite les citoyens à « être prudents » lorsqu’ils achètent des crédits de carbone homologués par des organismes privés comme Gold Standard ou Verified Carbon Standard. « La qualité n’est pas égale d’une organisation à l’autre », dit-il. 

À l’heure actuelle, seuls les projets de captation de méthane au-dessus de sites d’enfouissement, de fosses à lisier ou de mines de charbon, ainsi que les projets de récupération de gaz nuisibles dans les mousses isolantes de réfrigération sont encadrés par des protocoles reconnus par Québec dans le cadre du marché de la Western Climate Initiative.

— Avec Martin Croteau, La Presse