L’homme d’affaires montréalais Pierre Boivin, président de Claridge, et plus de 40 autres personnes, dont plusieurs citadins, mettent au point un modèle original et écoresponsable pour valoriser les sols et les forêts de Bolton-Ouest, en Montérégie. Et cela pourrait faire école dans d’autres villages du Québec.

Réjean Bourdeau Réjean Bourdeau
La Presse

« Créer notre propre marque »

Pierre Boivin possède une résidence secondaire à Bolton-Ouest, sur une terre de presque 1 km2. Son attrait pour cet ancien village loyaliste entouré de montagnes l’a amené à se regrouper avec d’autres propriétaires il y a quatre ans. L’objectif ? « Jeter les bases d’un projet collectif pour échanger dans le plaisir et partager des connaissances afin de revitaliser les secteurs de l’agriculture et des forêts », dit le président de Claridge, société privée d’investissement de Stephen Bronfman.

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Pierre Boivin, président de Claridge.

Au fil des rencontres, des valeurs communes vont émerger du groupe pour créer le Collectif de Bolton-Ouest. Les familles membres, en partie des citadins montréalais, choisissent une approche participative, respectueuse de l’environnement et solidaire de la communauté. Des consultants, des agronomes et des forestiers sont appelés en renfort. Des agriculteurs du village participent à titre de fournisseurs. « Des modules, comme ceux du foin, de la forêt et du miel, sont alors mis en place », dit l’ex-PDG du Canadien de Montréal.

Des processus pour la certification de la gestion forestière, des produits bios et de la biodiversité sont en cours. De même qu’un projet de crédits pour la captation de carbone. « On souhaite créer notre propre marque de produits, sous l’étiquette Collectif de Bolton-Ouest, pour les vendre », avance M. Boivin, également président du comité exécutif du regroupement.

Un modèle exportable

« C’est un modèle unique en son genre, affirme Caroline Gosselin, consultante en gestion de projets. Mais il pourra s’exporter et se répliquer ailleurs au Québec. » Exceptionnellement, ce mouvement n’a pas émergé des producteurs agricoles. Il provient plutôt de citadins qui ont des résidences secondaires à Bolton-Ouest. « La courbe d’apprentissage était donc plus grande », précise celle qui a veillé au démarrage de 2016 à 2018.

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Caroline Gosselin, consultante en gestion de projets

Selon elle, le bon départ du projet s’explique par le grand respect et la collégialité des membres. « Ils ont tissé des liens entre eux et avec la communauté », constate Mme Gosselin. Elle rappelle qu’ils auraient pu conserver leurs grandes terres sans les valoriser.

« Mais ils comprennent qu’être propriétaire d’une terre agricole est un privilège, ajoute-t-elle. Ils protègent le potentiel nourricier de la terre pour les générations futures. Dans un contexte de changements climatiques, cette initiative collective est un levier pour le développement d’une agriculture verte, restauratrice des sols et de la biodiversité. »

« Bon pour tout le monde »

« Pendant longtemps, on appelait Bolton-Ouest la “sleeping beauty”, dit le maire Jacques Drolet. Mais là, il se passe des choses. Et c’est bon pour tout le monde. » Le village, situé dans la région de Brome-Missisquoi, compte 700 personnes. À elles s’ajoutent 300 habitants saisonniers. La municipalité appuie l’initiative du Collectif. La revitalisation agricole et forestière s’inscrit dans ses priorités stratégiques.

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Jacques Drolet, maire de Bolton-Ouest.

Le maire constate que le rapprochement du Collectif avec la population est amorcé. « Les membres sont de plus en plus présents, dit M. Drolet. Ils participent à la Rencontre des voisins et ils présentent leurs activités et leurs produits. »

Multiplier les savoirs

« Le Collectif développe le tissu social et multiplie nos savoirs, dit Gaétan Champagne, technicien forestier. Cette entraide dans les projets recrée l’ambiance qu’il y avait dans les rangs du village il y a très longtemps. »

Voici des exemples : 

Le module Foin

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Eddy Whitcher, coordonnateur du module Foin.

Avec le temps, certaines terres, moins bien entretenues, étaient en friche. « Il fallait s’en occuper, dit Eddy Whitcher, coordonnateur du module Foin. En d’autres mots, les entretenir pour profiter davantage des beaux paysages et améliorer leurs rendements. » Dès 2016, des membres du Collectif lancent un premier module : celui du foin. Ils amorcent l’inventaire des terrains du groupe. Au menu : échantillons des sols, plans de fertilisation, qui incluent une approche organique progressive, et mise en place de tableaux comparatifs. « Des liens se sont créés ensuite entre une douzaine de membres et cinq producteurs locaux qui ont des équipements », ajoute-t-il. Les récoltes sont vendues dans la région pour nourrir les animaux.

Le pouvoir des abeilles

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Nancy Lanteigne, copropriétaire de WB Gold.

À l’heure où les abeilles sont menacées par les pesticides, Nancy Lanteigne et Syed Mohamed donnent un coup de pouce à la nature. Lancée il y a quatre ans, leur entreprise s’est rapidement transformée en passion. « En suivant des formations, on est tombés amoureux de l’apiculture », révèle la copropriétaire. WB Gold souhaite faire passer son nombre de ruches de 20 à 100 d’ici deux ans. Active dans le module Miel, elle dispose une partie de ses ruches sur les terres des membres du Collectif, en échange de différents forfaits. « Les abeilles aident à revitaliser la région en pollinisant les champs de fleurs, les cultures maraîchères et les vergers », dit Mme Lanteigne. L’entreprise vend aussi du miel, du pollen et du propolis.

L’importance de la forêt

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Maxime Vandal, copilote du module Forêt, et Gaétan Champagne, responsable de la biodiversité.

La forêt compte pour 75 % du territoire de Bolton-Ouest. Bruno G. Meere pilote ce module avec Maxime Vandal. Les plans d’aménagement visent une certification forestière FSC qui répond aux normes environnementales. Un projet de crédit carbone est aussi discuté. Maxime Vandal, architecte renommé, cofondateur du cabinet Les Ensembliers, est le premier membre à s’activer dans ce projet. « Il s’agit de nettoyer, de préserver, d’entretenir et de favoriser la régénérescence. » Pour le Collectif, il documente toutes les étapes : réglementation, opérations, revenus et coûts. En parallèle, il se lance dans la culture de fleurs pour la vente locale. « Si de jeunes agriculteurs veulent participer, je suis prêt à les appuyer dans le projet », précise-t-il. Pour sa part, Gaétan Champagne, responsable de la biodiversité, protège les espèces animales et végétales au statut précaire.

Des racines carrées aux légumes bios

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Robert Demers, fondateur de la Ferme de la Racine Carrée.

Il y a trois ans, la conjointe de Robert Demers lui offre le best-seller Le jardinier-maraîcher. Partenaire de la firme Deloitte, à l’époque, il sent un appel. Ça tombe bien, le couple vient d’acheter une propriété de 70 acres. Et le fiscaliste se demande comment utiliser ce grand terrain. « L’été suivant, je passe mes vacances comme stagiaire dans une ferme de Dunham », dit-il. Puis, il quitte son poste à Montréal pour fonder La Ferme de la Racine Carrée. Avec deux employés, il y cultive des légumes selon des normes bios. Ses paniers sont vendus localement et dans un immeuble du Mile-Ex. « Le Collectif permet d’échanger des idées et de développer des modules, comme celui de la forêt, auquel nous participons aussi », dit-il.

Érable et houblon

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Marc Bélanger, coordonnateur du module R&D.

Après le foin, la forêt, la culture maraîchère et l’élevage (vaches Highland, alpagas), le Collectif poursuit sa lancée. « Nous étudions d’autres options », dit Marc Bélanger, coordonnateur du module R&D. Les réflexions ont permis d’inclure le module Miel. Le module Érable offre aussi un grand potentiel puisque des milliers d’érables à sucre ont été recensés sur les terres de membres. La culture des champignons sauvages en forêt est, notamment, à l’étude. Et pourquoi pas le houblon ? M. Bélanger est justement copropriétaire d’une houblonnière. Sa production sera vendue à une nouvelle microbrasserie de la région pour en faire une bière locale biologique de type Harvest ale.