Alors que la France vient d'interdire totalement les néonicotinoïdes, souvent appelés pesticides « tueurs d'abeilles », le Canada envisage plutôt une interdiction partielle d'ici trois à cinq ans. Une lenteur qui n'a pas sa raison d'être, estime une sommité mondiale en la matière.

Mis à jour le 30 sept. 2018
Jean-Thomas Léveillé LA PRESSE

La stratégie canadienne en matière de protection contre les pesticides systémiques est précisément celle que la France a laissée tomber au profit de mesures beaucoup plus rigoureuses, affirme l'expert en neurotoxiques Jean-Marc Bonmatin.

« Si le Canada suit le modèle français des années 2000, il faudra 15 ou 20 ans avant de se rendre compte que ça ne suffit pas », a déclaré à La Presse ce chimiste du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), en France, qui est également vice-président de la Force d'intervention sur les pesticides systémiques, groupe international de scientifiques indépendants.

Le chercheur a participé ce mois-ci en compagnie d'autres scientifiques et d'élus à un symposium à l'Assemblée nationale française pour souligner le fait que la France est devenuele premier pays du monde à interdire complètement tous les néonicotinoïdes. Ces insecticides systémiques qui sont absorbés par la plante et transportés vers tous ses tissus, sont jugés responsables de l'effondrement des pollinisateurs à l'échelle mondiale.

Ils entraînent aussi de nombreux effets non létaux, estiment les scientifiques, perturbant notamment la mémoire et la capacité de vol chez les insectes, ou encore la capacité des vers de terre à creuser le sol.

À PEINE AU STADE DE LA CONSULTATION

Aux Philippines, la province de Marinduque, où se trouvent de nombreux élevages de papillons, a également interdit totalement les néonicotinoïdes à la fin du mois d'août.

Au Canada, une interdiction partielle est envisagée, mais elle n'entrerait en vigueur que dans trois à cinq ans.

Le ministère de la Santé a d'ailleurs annoncé le mois dernier une consultation sur son projet d'élimination progressive des utilisations extérieures de deux types de néonicotinoïdes (la clothianidine et le thiaméthoxame), dont les conclusions seront rendues vers la fin de 2019.

Le ministère de la Santé notait dans son communiqué que l'utilisation de néonicotinoïdes en agriculture avait « considérablement augmenté au cours des dix dernières années ».

Le ministère signalait également que les taux détectés dans certains plans d'eau canadiens « sont nocifs pour les populations d'insectes aquatiques ».

« Le Canada a 10 à 20 ans de retard », note Jean-Marc Bonmatin.

Pourquoi ne pas procéder plus rapidement ? « Il n'existe pas de risque étendu immédiat qui justifierait l'annulation immédiate », a répondu dans un courriel à La Presse un porte-parole du Ministère, André Gagnon.

LÉGISLATION FRANÇAISE EN AVANCE

Non seulement le gouvernement français a interdit tous les types de néonicotinoïdes, mais il a aussi interdit tout pesticide qui agit comme eux, ainsi que le recommandaient les scientifiques.

« Ça fait 20 ans, en France, qu'on supprime un néonic [autre nom des néonicotinoïdes] et qu'il est remplacé par un autre », illustre Jean-Marc Bonmatin, qui qualifie la loi française d'« extrêmement courageuse ».

« Cette décision très importante remet en cause tout un modèle agricole inventé au début du XXe siècle et surtout après la Seconde Guerre mondiale, où la chimie représentait la solution technologique pour lutter contre les ravageurs ou les mauvaises herbes. »

- Jean-Marc Bonmatin, Centre national de la recherche scientifique (France)

La loi française va donc beaucoup plus loin que la législation européenne, qui interdira à partir de décembre prochain l'usage de trois types de néonicotinoïdes, et seulement pour les cultures extérieures. Ils demeureront donc autorisés en serre.

« L'interdiction européenne se focalise sur le problème des pollinisateurs, alors que l'interdiction française tient compte de la santé humaine, de la pollution de l'air, de la pollution des cours d'eau et de l'effondrement de la biodiversité », explique le M. Bonmatin.

UNE INTERDICTION QUI PROFITERAIT AUX AGRICULTEURS

La voie que compte emprunter le Canada ressemble donc davantage à la législation européenne, alors qu'il a « tous les atouts » pour s'inspirer plutôt de la France, croit Jean-Marc Bonmatin.

« Les agriculteurs canadiens [font ce que faisaient] les Français : ils utilisent des armes puissantes et toxiques de façon préventive », alors qu'il existe d'autres solutions tout aussi efficaces, affirme-t-il.

Il croit même que les agriculteurs pourraient augmenter leurs profits avec ces solutions, car ils vendraient plus cher leurs produits exempts de pesticides.

« L'exemple français va être évalué, lance Jean-Marc Bonmatin avec conviction. On va bien voir si l'agriculture française va s'écrouler, comme certains qui vendent des catastrophes le promettent. »

Une priorité électorale pour les écologistes québécois

L'interdiction des pesticides est urgente, selon un collectif de 11 groupes écologistes québécois, qui en a fait l'une de ses 23 priorités à l'occasion de la campagne électorale actuelle. Équiterre a d'ailleurs reçu une mise en demeure du Directeur général des élections du Québec (DGEQ) pour avoir publié les réponses des principaux partis politiques aux priorités du collectif.

La Coalition avenir Québec (CAQ) est la seule formation qui ne s'engage pas à réduire de 50 % les pesticides en milieu agricole et de 95 % en milieu urbain d'ici 2025 ; le Parti libéral (PLQ), le Parti québécois (PQ) et Québec solidaire (QS) s'y engagent « partiellement », eux, à des degrés divers. QS est de son côté le seul parti qui s'engage à investir 100 millions de dollars au cours d'un premier mandat pour développer la production et la consommation d'aliments biologiques ; la CAQ ne s'y engage pas, tandis que le PQ et le PLQ s'y engagent partiellement.