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Des montagnes de rebuts au milieu de terres agricoles

Des résidants d'Oka déplorent la circulation incessante de poids lourds... (Photo Martin Tremblay, La Presse)

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Des résidants d'Oka déplorent la circulation incessante de poids lourds surchargés dans l'étroit rang Saint-Jean.

Photo Martin Tremblay, La Presse

(Oka) Le manège dure depuis des années. Des dizaines de poids lourds surchargés s'engouffrent les uns après les autres dans l'étroit rang Saint-Jean, à Oka. Les montagnes de rebuts grossissent, grossissent et grossissent, près de champs cultivés, d'un ruisseau et de pâturages de vaches. Mais les résidants ont trop peur pour s'en plaindre ouvertement.

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Des résidants d'Oka déplorent la circulation incessante de poids lourds surchargés dans l'étroit rang Saint-Jean.

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« Les tas s'en viennent de plus en plus gros. Il n'y a rien qui sort », a déclaré le grand chef Serge Simon à La Voix des Mille-Îles.

Photo Martin Tremblay, La Presse

Par courriel, au téléphone ou en personne au cours des derniers mois, plusieurs citoyens se sont plaints à La Presse des activités de l'entreprise G&R Recyclage, un centre de tri de matériaux de construction installé sur une petite bande de terre mohawk, au milieu d'une zone agricole.

Les plaignants déplorent la circulation incessante de camions, mais ils craignent aussi l'impact du site sur la nappe phréatique, les cours d'eau voisins et les terres arables. Tous ont exigé que leur nom soit tenu confidentiel par crainte de représailles. Plusieurs résidants du coin contactés dans le cadre de ce reportage ont carrément refusé de parler du sujet.

« Les camions, ce n'est pas le pire. Ce qui est le plus tannant... c'est les tirs de fusil. Ça, c'est tannant. Ça ne tire pas un coup à la fois. Ça fait TACATACATACATACATAC ! », a lancé un résidant d'Oka, la semaine dernière, en regardant à gauche et à droite nerveusement, pour s'assurer que personne ne le voyait parler à un journaliste.

Le ministère de l'Environnement du Québec connaît bien le dossier. Ses enquêteurs se disent eux-mêmes convaincus que des infractions à la loi se poursuivent depuis longtemps à cet endroit.

DÉMÉNAGEMENT

G&R Recyclage appartient aux frères Robert et Gary Gabriel, deux anciens membres du groupe armé des Warriors pendant la crise de 1990, qui ont accumulé depuis les condamnations criminelles.

Il y a quelques années, leur entreprise était située sur le rang du Milieu, au coeur de la communauté de Kanesatake. L'affluence de poids lourds y créait des frictions. Certains Mohawks ont protesté. Robert Gabriel en a été informé.

« Des actes de violence se sont ensuite produits. Certains délateurs se sont fait attaquer. C'est à ce moment que je lui ai offert une parcelle de terrain de l'autre côté de la montagne. La paix est alors revenue dans la région. » - Serge Simon, grand chef du conseil de Kanesatake, au journal local La Voix des Mille-Îles, en mars dernier

À la recherche d'un compromis, le conseil de bande de Kanesatake a donc autorisé G&R à exploiter un centre de tri sur une petite excroissance des terres mohawks dans un milieu agricole. Autrefois cultivée par des agriculteurs, la parcelle de terre est reliée par la forêt au reste de Kanesatake.

QUESTIONS SUR LE RECYCLAGE

À sa création, l'entreprise a choisi de jouer selon les normes québécoises. Les registres gouvernementaux montrent qu'une firme de génie spécialisée est venue aménager les lieux dans les règles de l'art.

Le 22 juin 2015, G&R Recyclage a obtenu un certificat d'autorisation du ministère de l'Environnement pour l'exploitation d'un centre de tri de débris de construction et de démolition, « avec utilisation d'un procédé de concassage, tamisage et recyclage de rebuts de béton, asphalte et brique ».

La portion « recyclage » suscite toutefois des questionnements dans la région. Car les détritus semblent seulement s'accumuler à l'infini sur le site. Les images satellites de Google montrent d'ailleurs la croissance fulgurante des monticules.

« Les tas s'en viennent de plus en plus gros. Il n'y a rien qui sort. G&R est supposé avoir un contrat avec une entreprise pour désintégrer le béton et sortir le matériel. S'ils ne le font pas au plus sacrant, ça va causer un méchant problème ! », a déclaré le grand chef Simon à La Voix des Mille-Îles. La Presse a tenté sans succès de joindre M. Simon depuis.

UN CITOYEN VOULAIT ÊTRE EXPROPRIÉ

La députée caquiste de la circonscription de Mirabel, Sylvie D'Amours, souligne que le grand chef fait ce qu'il peut pour régler ce dossier épineux dans un contexte difficile. « Je lui lève mon chapeau », dit-elle.

Mme D'Amours dit recevoir depuis des années des plaintes de citoyens au sujet du centre de tri. Un résidant qui n'en pouvait plus lui a même demandé s'il pouvait être exproprié par le gouvernement.

« Il y en a qui ont déjà compté une soixantaine de voyages de semi-remorques pour une seule journée. J'ai même déjà vu un camion tellement chargé qu'il n'était pas capable de monter la côte. Il a fallu une remorqueuse. Imaginez l'impact sur les routes ! », a-t-elle lancé lorsque jointe au téléphone la semaine dernière.

« C'est censé être un centre de tri, mais moi, je le considère comme un site abandonné, parce qu'il n'y a rien qui ressort. Avez-vous vu les montagnes ? » - Sylvie D'Amours, députée caquiste de la circonscription de Mirabel

« C'est un lot fédéral qui vient se connecter sur Oka. Les gens du coin sont incommodés, mais on n'a aucune juridiction dessus », déplore de son côté le maire d'Oka, Pascal Quevillon. Lui aussi dit avoir reçu beaucoup de plaintes et avoir appelé le gouvernement à l'aide plus d'une fois.

De son côté, la MRC de Deux-Montagnes a déjà fait part de ses « vives préoccupations » quant à l'implantation de G&R « au coeur d'une zone agricole dynamique ».

Rencontré à son entreprise, alors que des camions déchargeaient leur cargaison, Robert Gabriel a refusé d'accorder une entrevue à La Presse.

« Vous ne donnez jamais notre côté de l'histoire, même si nous respectons toutes les règles et que nous subissons des inspections constantes ! », a-t-il dit avant de mettre fin à la conversation.

DE 38 000 À 78 000 MÈTRES CARRÉS

L'entrepreneur a raison au sujet des « inspections constantes ». Le ministère de l'Environnement du Québec confirme avoir mené plusieurs inspections chez G&R Recyclage. Il a constaté en 2016 que l'entreprise était en train d'aménager de nouvelles zones de réception des marchandises en dehors des zones autorisées et l'a avertie qu'elle risquait de se retrouver en infraction.

Des inspecteurs ont même utilisé un avion Cessna pour surveiller son expansion du haut des airs. Deux avis de non-conformité ont été transmis à l'entreprise en 2017 pour avoir débordé de sa zone autorisée d'activités. Une sanction administrative de 2500 $ a été imposée en octobre dernier.

Alors que le certificat d'autorisation de G&R prévoyait un site de 38 000 mètres carrés, les fonctionnaires estiment que la taille du site a explosé et atteindrait maintenant 78 000 mètres carrés.

RECOURS PÉNAUX ENVISAGÉS

Le 24 mai, à 8 h 02, une équipe d'enquête du Ministère s'est présentée chez G&R avec des policiers de la Sûreté du Québec et un mandat signé par un juge pour pénétrer sur les lieux. Dans des documents déposés à la cour, un enquêteur dit avoir « des motifs raisonnables de croire qu'une infraction à la loi a été commise et continue de l'être ».

Les enquêteurs ont procédé à des relevés de sols et ont pris des mesures précises pendant deux jours. Le statut des terres de Kanesatake a beau être un sujet litigieux pour les différents ordres de gouvernement, le Ministère est formel : 

« Les lois et règlements du Québec en matière d'environnement s'appliquent dans ce dossier. » 

- Sophie Gauthier, porte-parole du ministère de l'Environement

Le Ministère refuse de commenter davantage, car l'enquête est toujours en cours « en vue de recours pénaux contre l'entreprise G&R Recyclage », explique Mme Gauthier.

BIEN CONNUS DE LA POLICE

Plusieurs citoyens ont dit ne pas vouloir se plaindre ouvertement, car les propriétaires de l'entreprise ont un long historique de confrontation avec les autorités et certains membres de leur communauté.

Pendant la crise d'Oka en 1990, les frères Robert et Gary Gabriel ont participé à la confrontation avec la police et l'armée canadienne, dans le camp du groupe paramilitaire des Warriors.

En 2005, les deux frères ont été reconnus coupables de séquestration et de participation à une émeute, après l'incendie de la maison du grand chef de l'époque et le siège du poste de police, qui s'était conclu par l'expulsion des policiers des Premières Nations chargés d'intervenir à Kanesatake.

En 2009, Gary Gabriel a été arrêté de nouveau par une escouade mixte de policiers de la Gendarmerie royale du Canada, de la Sûreté du Québec et de corps de police des Premières Nations. Des plantations de cannabis, un camion militaire, plusieurs armes et des chargeurs d'AK-47 avaient été saisis.

Sur les ondes de Radio-Canada, Gordon McGregor, directeur de l'Association des chefs policiers des Premières Nations, avait alors dénoncé « ceux qui se déguisent en protecteurs des droits ancestraux pour mener leurs activités criminelles ».




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