Sa mission est peu connue, mais cruciale : prendre en charge des gens inaptes, les plus vulnérables de la société, qui n’ont plus de famille pour s’occuper d’eux. Alors, comment expliquer que des pupilles du Curateur public du Québec, atteints de déficience intellectuelle et de problèmes de santé mentale, se retrouvent à la rue, et y vivent parfois depuis des années ?

Publié le 24 janvier
Katia Gagnon
Katia Gagnon La Presse
Caroline Touzin
Caroline Touzin La Presse

« Une situation inacceptable depuis des années »

Simon a 33 ans, c’est un colosse de plus de deux mètres, avec la bouille d’un petit enfant. Il a un diagnostic de déficience intellectuelle et de maladie mentale. Ce n’est certes pas un client facile, comme en témoignent la quinzaine d’évènements qui figurent à son casier judiciaire : vol, menaces de mort, non-respect des conditions de probation.

Après un parcours cahoteux dans les ressources de la Direction de la protection de la jeunesse et de divers organismes, Simon s’était finalement trouvé un domicile dans une ressource gérée par le Centre de réadaptation en déficience intellectuelle (CRDI).

Et puis, la COVID-19 est arrivée.

Au cours de l’année 2021, il a fait une « fugue » de quelques jours. À son retour, il devait être isolé pendant 14 jours. Il a refusé, et est demeuré à la rue.

Et depuis, c’est là qu’il vit.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, ARCHIVES LA PRESSE

Une policière intervient auprès d’un itinérant au campement de fortune de la rue Notre-Dame peu avant son démantèlement, en décembre 2020.

Pendant la pandémie, il s’est retrouvé à plusieurs reprises dans des unités de débordement pour sans-abri. « Là-bas, je me suis fait battre », raconte-t-il, une information corroborée par d’autres sources. Il est bien connu de l’équipe EMRII, du Service de police de la Ville de Montréal : seulement en 2021, il a plus d’une centaine de notes versées à son dossier. Une note tous les trois jours.

Et depuis des années, Simon est aussi sous la tutelle du Curateur public du Québec. Une personne extrêmement vulnérable, inapte, placée sous la tutelle de l’État, qui se retrouve sans-abri ou au bord de l’itinérance ? Oui, c’est malheureusement possible. La Presse a documenté quatre cas précis, mais une cinquantaine de personnes se retrouvent dans cette situation, admet la porte-parole du Curateur public du Québec, Nathalie Gilbert.

« Je ne suis pas une mauvaise personne », dit Simon, en dévorant un burger au poulet offert par la représentante de La Presse, au terme d’une autre nuit passée dans la rue. « Je suis tanné. Je veux de l’aide. Je veux un logement. »

Comment se fait-il qu’une personne sous curatelle publique vive dans une grande précarité ou carrément dans la rue au vu et au su du curateur délégué censé la protéger ?

« On ne dira pas qu’il n’y a pas de possibilité qu’il y ait eu des erreurs de commises », concède Pierre Lamarche, qui occupait jusqu’à récemment la fonction de directeur général des services aux personnes chez le Curateur public du Québec. « L’itinérance est le dernier recours », précise-t-il.

« Ce n’est jamais une option de laisser une personne sombrer dans l’itinérance. Ce n’est même pas un dernier recours, ce n’est pas un recours », répond son collègue Cédric Bourdon, directeur de la Direction territoriale Sud au Curateur public. Sauf que cela arrive bel et bien, admet-il. « Mais il y a des centaines de personnes qui se retrouveraient dans l’itinérance sans les services du Curateur public », plaide-t-il. Nous publierons mardi un texte complet sur cette entrevue réalisée avec deux gestionnaires du Curateur public.

Le Curateur public, c’est quoi ?

Le Curateur public, un organisme créé il y a plus de 75 ans, supervise les dossiers de 40 000 personnes au Québec. Dans la plupart des cas, les bénéficiaires sont sous le coup d’un régime privé, auquel cas ce sont des membres de la famille qui s’occupent de leur situation, avec l’appui occasionnel du Curateur public. S’il n’y a plus de famille prête à assumer cette charge, le dossier revient au Curateur public. Environ 13 000 personnes au Québec se retrouvent sous curatelle ou sous tutelle publique. Le Curateur peut être amené à administrer seulement les biens d’un bénéficiaire, jugé incapable de gérer son argent par exemple. Si le cas est plus lourd, le Curateur peut être amené à prendre la totalité des décisions qui concernent sa personne.

Des cas lourds

Dans les cas que nous avons rencontrés, et qui sont détaillés à la fin du texte, il y a Julie, 46 ans, qui vit aussi avec une déficience intellectuelle, schizophrène et accro aux drogues. Elle vit dans la rue depuis 1997, agressée physiquement et sexuellement à de nombreuses reprises. Et puis il y a Nathalie et Paulette, respectivement 48 et 58 ans, qui vivent toutes deux dans une situation d’extrême précarité, dans des maisons de chambres du Grand Montréal.

Les trois femmes sont sous la tutelle du Curateur public depuis des années.

Évidemment, tous ces prénoms sont des noms d’emprunt, puisque nous n’avons pas le droit d’identifier des pupilles du Curateur public, qui sont jugées incapables de consentir à une entrevue avec un journaliste.

Les cas lourds sous la tutelle du Curateur qui se retrouvent à la rue, « c’est une situation totalement inacceptable qui sévit depuis des années », dénonce une source du réseau de la santé, qui connaît très bien la problématique, mais n’a pas l’autorisation de parler aux journalistes.

« Ce sont des personnes qui se font abuser dans la rue. Le Curateur a la responsabilité de ces personnes. Elles tournent en rond : refuges, équipes volantes, urgences… et la personne qui est censée défendre leurs droits n’est même pas présente ! »

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, ARCHIVES LA PRESSE

Matthew Pearce, alors qu’il était directeur 
de la Mission Old Brewery

De nombreuses personnes du milieu de l’itinérance fustigent aussi la passivité du Curateur public dans ces cas difficiles. « Que des gens sous curatelle se retrouvent à la rue, bien sûr que ça me dépasse ! Si on juge que la personne est inapte à gérer ses affaires, à prendre des décisions par elle-même, comment se fait-il qu’elle se trouve à la rue ? », se demande Matthew Pearce, qui était jusqu’en 2020 directeur de la Mission Old Brewery, l’un des plus grands refuges de Montréal.

Pendant ses 12 années à la tête du refuge, il y a vu défiler environ une douzaine de personnes par an qui étaient sous la protection du Curateur public. Or, jamais l’organisme public n’a tenté de tisser des liens avec la Mission.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

Émilie Fortier, actuelle directrice des services du campus Saint-Laurent à la Mission Old Brewery

Je n’ai jamais vu de curateur délégué à la Mission Old Brewery et je ne suis même pas certaine de comprendre leur rôle.

Émilie Fortier, directrice des services du campus Saint-Laurent à la Mission Old Brewery

Dans ces cas particulièrement lourds, qui combinent déficience intellectuelle, maladie mentale et délinquance, les organismes du réseau et le Curateur se déresponsabilisent, observe Mme Fortier. « Nous ne sommes pas un lieu de placement institutionnel. On ne devrait pas être vus comme une solution permanente. »

Sylvain Picard, de l’équipe itinérance du CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal, œuvre depuis 2001 avec une clientèle déficiente intellectuelle, qui se retrouve généralement sous curatelle, et vit dans la rue. Il se dit « pas mal désenchanté » du travail du Curateur public.

L’organisme, estime-t-il, accomplit un bon boulot pour la gestion des biens de ses pupilles. Mais quant aux autres aspects de leur vie, « il ne faut pas s’attendre à des miracles », résume-t-il. Les curateurs « n’ont pas plus de leviers » que lui pour obtenir des soins médicaux pour la personne ou éviter une expulsion.

PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE

Sylvain Picard, de l’équipe itinérance du CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal

Nous vivons beaucoup d’impuissance avec ces clients.

Sylvain Picard, de l’équipe itinérance du CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal

« Face à l’itinérance, les curateurs sont désemparés. On s’imagine que les gens sont protégés lorsqu’ils sont sous curatelle, mais ça n’est pas le cas. Si les clients ne répondent pas aux critères d’un organisme, ils sont expulsés. S’ils n’ont pas le bon diagnostic, on les écarte. Et souvent, ils retournent à la rue », acquiesce Mélanie Bissonnette, du projet Logement Montréal, géré par l’ensemble des grands refuges montréalais. Des cas comme ceux que La Presse a rencontrés, elle en a eu « des dizaines en 17 ans d’intervention », résume Mme Bissonnette.

Des ressources qui ne s’adaptent pas

Son collègue Rudy Escoffier souligne que ce genre de cas, où la personne souffre d’une déficience intellectuelle diagnostiquée ou non, n’a aucune ressource d’hébergement. « Des milieux d’hébergement adaptés en déficience intellectuelle et santé mentale, il n’y en a pas. Dans un monde idéal, on aurait une ressource du CRDI à haut seuil de tolérance, explique-t-il. C’est comme s’il manquait une troisième ligne en déficience intellectuelle, chose qui existe en santé mentale. »

Sylvain Picard est d’accord. « Les ressources ne sont pas capables de s’adapter aux caractéristiques de cette clientèle, qui présente des besoins complexes », dit-il. Ses clients se font régulièrement expulser des places d’hébergement qu’il réussit à leur dénicher. « Six mois plus tard, je les retrouve dans la rue, sur la Sainte-Catherine ! Sans que quiconque ait jugé bon de m’en avertir… »

« Il y a un manque de ressources adaptées aux gens sous curatelle ou qui devraient l’être », estime aussi l’avocat Patrick Martin-Ménard, qui a défendu plusieurs clients sous curatelle.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

Me Patrick Martin-Ménard

J’ai été témoin aussi d’une grande désorganisation interne dans plusieurs dossiers. J’ignore si c’est de la passivité ou si c’est parce que les gens sont débordés. On s’attend à ce qu’un curateur délégué soit proactif, qu’il fasse les démarches pour que la personne reçoive des soins ; qu’il pousse sur l’équipe traitante. Mais s’il n’y a pas d’équipe traitante, c’est game over.

MPatrick Martin-Ménard

Il y a quelques années, alors que Rudy Escoffier œuvrait pour l’équipe EMRII du SPVM, un cas semblable s’est présenté. Une jeune autochtone de 24 ans, qui souffrait de troubles de santé mentale et avait une déficience intellectuelle. Elle se livrait au travail du sexe pour gagner de l’argent. « Ça lui est arrivé plusieurs fois de courir nue vers les policiers parce qu’elle venait de se sauver d’un appartement où elle se faisait agresser sexuellement. Dans certains cas, elle était attachée au lit. »

Au cours d’une année, pas moins de 60 appels ont été enregistrés pour cette jeune femme au 911. Les intervenants, avec le soutien du Curateur public, ont fini par obtenir une ordonnance de traitement et d’hébergement. Elle a été placée dans un lieu fermé pendant deux ans.

« Après deux ans, l’équipe s’est questionnée. Est-ce que c’est correct de la garder sous ordonnance ? Est-ce qu’on continue de la protéger au détriment de sa liberté ? L’ordonnance est tombée. »

Et qu’est-il arrivé à cette jeune femme ? Rudy Escoffier laisse échapper un long soupir.

« Elle a été assassinée. »

Des cas troublants

PHOTO ARCHIVES LA PRESSE

La Presse a documenté les cas de quatre personnes qui sont sous curatelle publique et qui se retrouvent dans la rue, ou au bord de l’itinérance. Voici le résumé de leur histoire, confirmée dans tous les cas par plus d’une source.

Simon, 33 ans

Simon est né à Montréal-Nord et s’est retrouvé sous la tutelle de la DPJ dans la petite enfance. Après plusieurs familles d’accueil, il se retrouve dans un centre de réadaptation fermé. Il a une déficience intellectuelle et est atteint de bipolarité. Il a 17 infractions à son casier judiciaire.

Il s’est retrouvé dans l’itinérance l’hiver dernier, après avoir refusé de faire une quarantaine avant de regagner la ressource d’hébergement pour des personnes avec déficience intellectuelle où il vivait. Il a été impliqué dans plusieurs conflits violents. Il a vécu pendant quelque temps au campement de la rue Notre-Dame, avec pour toute source de chauffage une chandelle dans sa tente.

Son seul contact avec sa curatrice déléguée est le dépôt de son chèque d’aide sociale, qu’il reçoit par le truchement d’un organisme communautaire.

Julie, 46 ans

Julie vit dans la rue depuis près de 15 ans. Elle a un diagnostic de déficience intellectuelle. En 2019, on comptait près de 130 évènements qui l’impliquaient et qui ont généré des appels au SPVM. Elle a commis une douzaine d’infractions criminelles entre 1998 et 2016, qui relèvent souvent de la possession de drogue. Elle est travailleuse du sexe pour subvenir à ses besoins.

Elle est suivie par des équipes en traitement de la dépendance et par l’EMRII depuis longtemps. Au départ, elle n’avait même pas de diagnostic de déficience intellectuelle et le processus pour l’obtenir a été long et ardu.

« Je me suis rendu compte qu’elle avait besoin d’un régime de protection quand je suis allé avec elle encaisser son chèque au dépanneur. Et je me suis aperçu que sur 1100 $, le dépanneur gardait 700 $. Ç’a été l’élément déclencheur. Elle a vraiment besoin de ça », dit un intervenant qui a suivi son cas pendant des années.

Mais ce régime de protection ne l’a pas sortie de la rue : à plusieurs reprises, elle a perdu son logement à cause de sa consommation de drogue et de la prostitution. Elle vit depuis dans divers refuges.

Nathalie, 48 ans

Elle est sous la protection du Curateur public depuis sa majorité. Elle n’a pas de problème de santé mentale diagnostiqué, mais souffre de crises d’angoisse régulières. Elle a également des capacités intellectuelles limitées et de graves problèmes de comportement.

C’est une ex-enfant de la DPJ. Bébé, elle a été abandonnée par ses parents, battue et brûlée. Elle en conserve les cicatrices. En 2019, elle vivait dans un logement de la grande région de Montréal. Elle en a été expulsée et s’est retrouvée – encore une fois – à la rue.

Elle vit désormais dans une maison de chambres, dans une très grande précarité. La police y débarque régulièrement pour des évènements qui la concernent. Elle a très peu de contacts avec sa curatrice déléguée. Elle est sur une liste d’attente depuis près de cinq ans pour voir un travailleur social. Elle n’a pas vu son médecin de famille depuis près de deux ans.

Paulette, 58 ans

Elle a une déficience intellectuelle, souffre de schizophrénie et également d’un diabète mal contrôlé. On lui a retiré la garde de tous ses enfants et elle est grand-mère plusieurs fois. Son père l’a agressée sexuellement pendant une grande partie de son enfance.

Paulette a des contacts très épisodiques avec sa curatrice, au point où elle n’arrive pas à se souvenir de son nom. Elle n’a pas de médecin de famille. Or, elle a de nombreux problèmes de santé. Le dosage de sa médication pour la schizophrénie n’a pas été contrôlé depuis plus d’un an. Elle a une masse à un sein et souffre de séquelles d’une probable infection transmise sexuellement. Ses lunettes sont brisées, et elle voit très mal sans elles. Son dentier ballotte à tel point qu’il sort régulièrement de sa bouche dans une conversation.

Nous l’avons rencontrée en novembre. Au cours des semaines précédentes, elle avait écrit à sa curatrice pour obtenir de l’argent afin de s’acheter des bottes d’hiver, de remplacer ses lunettes et son dentier. Deux semaines plus tard, elle a reçu cette réponse : « Est-il possible d’avoir des précisions ? »

En entrevue avec La Presse, le Curateur public a qualifié cette situation d’« inacceptable ». « Deux semaines, ça m’apparaît inapproprié », affirme-t-on. Un curateur délégué doit répondre à sa pupille dans un délai de 48 heures.

À lire demain : la suite de notre dossier, où on constate que des curateurs délégués sont submergés par la tâche. Également, une entrevue avec les représentants du Curateur public.